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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 06:16

 

Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans 

 

Par David North

Le 14 juin 1999


1ère partie

 

 


 

Au tournant d'un nouveau siècle

La capitulation de la Serbie face à l'assaut des États-Unis et de l'OTAN clôt la dernière grande expérience stratégique du XXe siècle. La conclusion sanglante de cette dernière donne au siècle une certaine symétrie tragique. Ce siècle a en effet commencé par la suppression brutale du soulèvement anticolonialiste des boxers en Chine pour se terminer avec une guerre qui complète la réduction des Balkans au statut de protectorat néocolonial des principales puissances impérialistes.

Il est encore trop tôt pour évaluer toute l'étendue de la dévastation infligée à la Serbie et au Kosovo par les missiles et les bombes des États-Unis. Chez les militaires serbes, le nombre de morts est évalué à 5.000, le nombre de blessés étant probablement deux fois plus nombreux. Au moins 1.500 civils ont été tués. Au cours de près de 35.000 sorties, l'aviation américaine, secondée par ses complices européens, a pulvérisé une vaste partie des infrastructures industrielles et sociales de la Yougoslavie. L'OTAN estime que 57 p. 100 des réserves pétrolières du pays ont été atteintes ou détruites. Presque toutes les grandes routes ont été bombardées intensément. Les centrales et les relais de distribution électriques, de même que les usines de filtration des eaux dont dépendent les centres urbains modernes ne fonctionnent qu'à une fraction de leur capacité d'avant les bombardements. Plusieurs centaines de milliers de travailleurs ont perdu leur gagne-pain suite à la destruction de leurs usines et de leurs lieux de travail. Plusieurs grands hôpitaux ont fortement été endommagés lors des bombardements. Les écoles fréquentées par 100.000 enfants ont été endommagées ou détruites.

Le coût évalué de la reconstruction des infrastructures détruites par l'OTAN varie selon les diverses évaluations entre 50 et 150 milliards $US. Même le chiffre le plus bas dépasse de loin les ressources disponibles de la Yougoslavie. De plus, le produit intérieur brut du pays devrait chuter de 30 p. 100 cette année. Au cours des deux derniers mois, les dépenses à la consommation ont diminué de près des deux tiers. Les économistes ont déjà calculé que sans assistance extérieure, la Yougoslavie aurait besoin de 45 ans avant même de pouvoir revenir au maigre niveau de prospérité économique qu'elle connaissait en 1989 !

Le bombardement de la Yougoslavie a dévoilé les véritables rapports qui existent entre l'impérialisme et les petites nations. Les grandes accusations contre l'impérialisme écrites au début du XXe siècle par Hobson, Lénine, Luxemburg et Hilferding, font toujours figure de documents modernes. Économiquement, les petits pays sont toujours à la merci des institutions de crédit et institutions financières des principales puissances impérialistes. Dans le domaine de la politique, toute tentative de faire valoir leurs intérêts propres s'accompagne de la menace de représailles militaires dévastatrices. De plus en plus fréquemment, les petits États se voient privés de leur souveraineté nationale, contraints d'accepter l'occupation militaire étrangère, et soumises à des formes de domination qui restent, malgré tout ce qui peut être dit, essentiellement de caractère colonialiste. À la lumière des événements actuels, le démantèlement des vieux empires coloniaux dans les années 40, 50 et 60 semble de plus en plus n'avoir été qu'un épisode temporaire de l'histoire de l'impérialisme.

L'assaut sur la Yougoslavie peut être défini de façon plus appropriée comme un massacre plutôt que comme une guerre. Car pour parler de guerre, il faut en effet qu'il y ait des combats au cours desquels les deux côtés sont au minimum exposés à un niveau de risque significatif. Or, il n'y a jamais eu dans l'histoire un conflit militaire avec un déséquilibre aussi énorme entre les forces en présence. Même les attaques écrasantes de Hitler lancées contre la Pologne, les Pays-Bas et la Norvège exposaient les forces allemandes à un niveau de danger quantifiable. Or, un tel élément de risque a été tout à fait inexistant pour les États-Unis tout au long de ce conflit. Sans même subir la moindre perte de vie, pas même à cause d'une balle perdue, les pilotes et les opérateurs de lance-missiles informatisés de l'OTAN ont ravagé la majeure partie de la Yougoslavie.

Ce déséquilibre des ressources militaires disponibles pour les belligérants caractérise cette guerre. En cette fin du XXe siècle, les ressources économiques commandées par les puissances impérialistes leur garantissent la suprématie technologique qui, en retour, se traduit par un avantage militaire écrasant. Dans ce cadre international, les États-Unis sont apparus comme le principal État agresseur impérialiste, utilisant sa suprématie technologique dans le domaine des armes de précision pour brutaliser, terroriser, et selon son bon vouloir, pulvériser des États plus petits et moins développés, virtuellement sans défense et qui se sont retrouvés, pour une raison ou une autre, en travers de leur chemin.

D'un point de vue militaire, la campagne de bombardement a une fois de plus démontré les capacités meurtrières de la machine de guerre des États-Unis. Les entrepreneurs actifs dans l'industrie de la défense se félicitent et se lèchent les lèvres en pensant aux revenus qui vont découler des commandes d'achat lorsque le Pentagone va regarnir son arsenal. Mais la capitulation de la Serbie est une victoire désastreuse. Les États-Unis ont certes atteint leurs objectifs à court terme dans les Balkans, mais à un coût politique énorme à long terme. Malgré la campagne de propagande pour présenter la destruction de la Yougoslavie comme un exercice humanitaire, l'image internationale des États-Unis a subi un dommage irrémédiable. Dans l'atmosphère de confusion politique qui entoure la chute de l'Union Soviétique, les États-Unis se sont élevés à des sommets sans précédents depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, époque où abondaient les illusions quant au rôle «  démocratique » et «  humanitaire » des États-Unis.

Beaucoup de choses ont changé au cours de la dernière décennie. La série interminable d'attaques effectuées avec des missiles de croisière contre un ennemi sasn défense après l'autre a provoqué un sentiment de répulsion parmi de vastes couches de la population. Dans le monde entier, les États-Unis sont perçus comme une brute rude et dangereuse qui n'arrête devant rien pour défendre ses intérêts. La rage qui a éclaté dans les rues de Beijing suite au bombardement de l'ambassade de Chine n'était pas seulement le produit de la propagande du régime stalinien et de l'incitation chauvine, mais découlait aussi de la compréhension par nombre de personnes que ce qui s'est passé à Belgrade peut très bien se passer à Beijing dans quelques années. Les représentants les plus astucieux de l'impérialisme américain craignent que la détérioration de l'image internationale de leur pays ne s'accompagne d'un lourd prix politique. Lors d'une table ronde à l'émission Nightline du réseau télévisé ABC suite à l'annonce que Milosevic avait accepté les termes de l'OTAN, l'ancien secrétaire d'État Lawrence Eagleburger reconnaissait : «  Nous avons présenté au reste du monde une image de brute de quartier, le doigt sur un bouton, occupé à tuer des gens sans rien à d'autre à payer que le prix d'un missile... voilà une image qui va hanter nos rapports avec le reste du monde pour les années à venir. »

Même parmi leurs alliés de l'OTAN, la nervosité se fait sentir à propos de l'appétit international des États-Unis et de leur volonté à utiliser tous les moyens pour arriver à leurs fins. En public, les présidents et premiers ministres européens s'inclinent respectueusement devant les États-Unis en proclamant leur amitié éternelle. Mais en privé, entre eux, dans des pièces «  sures » où ils espèrent être à l'abri des systèmes d'écoute de la CIA, ils débattent pour savoir contre qui ou à quel endroit les États-Unis porteront le prochain coup. Qu'arriverait-il si les intérêts de l'Europe étaient opposés directement à ceux des États-Unis ? L'an passé, des fiches de signalement à l'image de Saddam Hussein ornaient les pages couvertures du Time et de Newsweek. Cette année, c'est au tour de Slobodan Milosevic. À qui le tour l'an prochain ? Qui sera proclamé le dernier criminel international par CNN, le premier «  Hitler » du nouveau siècle ?

Le jour même de la capitulation de la Yougoslavie, les dirigeants des 15 pays européens annonçaient que l'Union européenne serait transformée en puissance militaire indépendante. Cette déclaration est beaucoup plus importante que les proclamations de solidarité de l'OTAN. «  L'union, ont-ils déclaré dans un communiqué officiel, doit avoir la capacité d'agir de façon autonome, elle doit être appuyée par des forces militaires crédibles, pouvoir décider quand utiliser ces dernières et de façon à réagir aux crises internationales sans porter préjudice aux actions de l'OTAN. » Derrière cette déclaration se cache la conviction des leaders européens selon laquelle la capacité du capitalisme européen de concurrencer avec les États-Unis à l'échelle mondiale, ­ bref de survivre, ­ dépend d'une force militaire crédible capable d'assurer et de défendre ses propres intérêts internationaux. Pour la bourgeoisie européenne, il est intolérable que seul les États-Unis aient la capacité de déployer une force militaire pour la poursuite de ses avantages stratégiques géopolitiques et de ses intérêts économiques. Ainsi, la compétition parmi les principales puissances impérialistes est maintenant prête à assumer directement, au lendemain même de la destruction infligée à la Yougoslavie, une coloration ouvertement militariste.

Loin de représenter une rupture avec un passé humaniste, la guerre des Balkans de 1999 annonce la résurgence virulente des caractéristiques des plus malignes de l'époque impérialiste: la légitimation de l'usage brutal d'une puissance militaire écrasante contre de petits États afin de poursuivre les intérêts stratégiques des «  grandes puissances », la violation cynique du principe de la souveraineté nationale, le rétablissement de facto des formes colonialistes d'assujettissement, et la résurrection des antagonismes interimpérialistes porteurs des germes d'une nouvelle guerre mondiale. Loin d'avoir été exorcisés par la bourgeoisie internationale, les démons de l'impérialisme qui se sont réveillés pour la première fois au début du XXe siècle hantent toujours l'humanité à l'aube du XXIe siècle.


Les médias et la guerre en Yougoslavie


La propagande occupe un rôle essentiel dans toutes les guerres. «  La presse est le grand clavier sur lequel le gouvernement joue » disait le chef de la propagande nazie Joseph Goebbels. Mais la taille, la sophistication technologique et l'impact de la propagande moderne dépassent tout ce qui a pu être imaginé même à l'époque de la Seconde Guerre mondiale. Toutes les techniques d'abrutissement employées par les industries de la publicité et du divertissement trouvent leur pleine expression dans le «  marketing » de la guerre pour un auditoire de masse. La réussite de toute une entreprise sordide dépend de l'usage efficace d'une seule expression chargée d'émotion utilisée pour désorienter le public. Ainsi, lors de la campagne de bombardement de 1998-99 contre l'Iraq, l'expression était «  armes de destruction massive ». Pour mobiliser l'opinion publique derrière l'attaque contre la Yougoslavie, toutes les contradictions, les complexités et les ambiguïtés des Balkans ont été dissoutes dans une expression, martelée jour après jour : «  purification ethnique ». Le public américain et international a été bombardé sans cesse avec le même message : «  la guerre est menée pour faire cesser un massacre collectif ». Les extraits vidéos des réfugiés albanais quittant le Kosovo ont été diffusés à longueur de journée tout en laissant les auditeurs dans le noir en ce qui a trait au contexte historique et politique de ces événements. Le fait que, jusqu'à ce que les bombardements commencent, les pertes de vies aient été relativement peu nombreuses au Kosovo, du moins par rapport aux autres conflits ethniques qui sévissent ailleurs dans le monde, a été simplement passé sous silence. Pour ce qui est du nombre actuel de Kosovars albanais tués directement par les forces serbes militaires et paramilitaires, les déclarations grotesques du gouvernement américain et des porte-parole de l'OTAN qui ont avancé des chiffres qui varient entre 100.000 et 250.000 morts, se sont avérés tout à fait insoutenables et n'ont aucun rapport avec la réalité.

Les comparaisons effectuées régulièrement entre le conflit au Kosovo et l'holocauste sont obscènes. Et celles entre la Serbie et l'Allemagne nazie tout simplement absurdes. Lorsque le tribunal international a finalement rendu public, pour des raisons strictement politiques, un chef d'accusation contre Milosevic, le nombre de morts pour lesquelles il était directement tenu responsable s'élevait à 391. Personne ne serait assez idiot pour présenter Milosevic comme un humaniste, mais il y a bien des gens qui sont responsables de beaucoup plus de morts que lui, dont notamment l'Américain Henry Kissinger, qui a reçu le prix Nobel de la paix. Toute la campagne de propagande semblait d'ailleurs fréquemment se déformer sous son propre poids de mensonges et d'inepties. Pourtant, le fait qu'il n'existait aucune autre raison pour légitimer la guerre que les motifs officiels humanitaires avancés par l'administration Clinton, n'a jamais été reconnu par les mass media américains, même par ceux qui, dans les termes les plus timides, ont soulevé des interrogations quant à la décision de bombarder la Yougoslavie.

Les médias n'ont fait aucun effort pour examiner l'arrière-plan historique du conflit. Les questions essentielles telles que la relation entre les politiques économiques imposées à la Yougoslavie par le Fonds monétaire international et la réapparition des tensions ethniques n'ont jamais été discutées publiquement. Aucune étude en profondeur n'a été effectuée quant au rôle désastreux des politiques allemande et américaine du début des années 90 - plus particulièrement les reconnaissances de l'indépendance de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie - dans le déclenchement de la guerre civile dans les Balkans. Le fait même que les Serbes puissent avoir la moindre raison légitime d'être insatisfaits des conséquences politiques et économiques de la dissolution soudaine de la Yougoslavie, un État qui existait depuis 1918, n'a pas même été mentionné.  Aucune déclaration n'a été faite par les États-Unis et les puissances d'Europe de l'Ouest pour expliquer le contraste frappant de leur attitude envers les revendications territoriales et les politiques ethniques de la Croatie, de la Slovénie et de la Bosnie d'un côté, et celles de la Serbie de l'autre. Pourquoi par exemple, est-ce que les États-Unis ont activement soutenu en 1995 la «  purification ethnique » infligée aux 250.000 Serbes vivant dans la province de Krajina ? Aucune réponse n'a été donnée à cela.

Comme d'habitude, les médias ont supprimé toute information donnant la moindre légitimité aux actions du gouvernement serbe. L'exemple le plus flagrant de falsification délibérée a été le traitement des discussions à Rambouillet. D'abord, les médias ont constamment fait référence au rejet par les Serbes de l'accord de Rambouillet, bien que tous ceux qui sont familiers avec les discussions savent très bien qu'il n'y a eu aucune négociation et aucun accord à Rambouillet. Ce que les Serbes ont rejeté était en fait un ultimatum non négociable.

Geste encore plus malhonnête, les médias américains et d'Europe de l'Ouest ont retenu des informations essentielles qui auraient pu nuire à l'appui de l'opinion publique pour l'attaque contre la Yougoslavie. Les médias n'ont tout simplement pas rapporté que l' «  accord » comprenait en annexe l'exigence que les Serbes devaient accepter que les forces de l'OTAN puissent pénétrer sans avertissement non seulement au Kosovo mais également dans toutes les régions de la Yougoslavie. Le sens de cette clause est évident : les États-Unis ont délibérément confronté Milosevic avec un ultimatum qu'ils savaient inacceptable. Même après que cette information se soit néanmoins répandue sur l'Internet, elle fut généralement encore passée sous silence dans les mass médias. Ce n'est que dans l'édition du 5 juin du New York Times, soit après la capitulation de la Serbie, qu'elle a enfin été rendue publique et la clause cruciale même citée. Il a même été reconnu que le retrait de cette clause dans les conditions posées par Tchernomyrdine et Ahtisaari a constitué un facteur décisif pour persuader Milosevic à accepter le retrait des troupes serbes du Kosovo.

L'impérialisme et les Balkans

Dans la mesure où les médias se concentrent de façon maniaque sur le thème de la purification ethnique, ils découragent l'examen des raisons plus substantielles et profondes ayant poussé l'administration Clinton à lancer son assaut contre la Yougoslavie. Malheureusement, hormis quelques exceptions honorables, les universitaires américains experts en politique internationale et en histoire des Balkans ont montré peu d'intérêt à défier publiquement la campagne de propagande. En fait, ils ont accordé un niveau de crédibilité intellectuelle aux poses humanitaires du gouvernement américain en rejetant la suggestion même qu'il puisse y avoir un quelconque grand intérêt matériel en jeu dans les Balkans.

Pourtant, comme le révèle même une étude superficielle de la région, c'est tout ce qu'il y a de plus faux. Le Kosovo est riche en ressources pouvant être mises en marché. Brisant finalement son long silence à ce sujet, le New York Times, véritable pilier du département d'État américain, publiait un article le 2 juin 1999 intitulé «  Le prix : le contrôle des riches mines du Kosovo ». L'article débutait ainsi : «  Plusieurs plan de partition non officiels ont été préparés pour le Kosovo, tous soulevant la question suivante : qui contrôlera l'important bassin minier septentrional ? les bombardements ont rendu difficile la mise à jour de la production de cette région. Mais les experts disent que les ressources incluent d'immenses dépôts de houille, de même que du nickel, du plomb, du zinc et d'autres minéraux ».

Bien entendu, la présence de telles ressources ne peut en elle-même fournir une explication adéquate de la guerre. Ce serait trop simplifier les variables stratégiques complexes que de réduire la décision de déclencher une guerre simplement à la présence de certaines matières premières dans le pays ciblé. Cependant, le concept des intérêts matériels embrasse plus que les gains financiers immédiats d'une industrie ou d'un conglomérat. Les élites financières et industrielles des pays impérialistes déterminent leurs intérêts matériels dans le cadre des calculs géopolitiques internationaux. Il y a des cas où une bande stérile de terre revêt une valeur nulle en termes de ressources exploitables, mais est perçue, peut-être du fait de son emplacement géographique ou des caprices des rapports et des engagements politiques internationaux, comme un endroit stratégique inestimable. Gibraltar, qui n'est essentiellement qu'un gros rocher, est l'un de ces endroits. Il y a d'autres régions qui possèdent une réelle valeur intrinsèque, notamment le golfe Persique, et pour lesquelles les puissances impérialistes ne reculeront devant rien pour s'en assurer le contrôle.

Les Balkans ne flottent pas sur une mer de pétrole, ni ne sont une terre inculte et stérile. Mais son importance stratégique a été un facteur constamment présent dans les politiques des puissances impérialistes. Que ce soit simplement à cause son emplacement géographique, ou de sa position en tant que point de transit critique de l'Ouest vers l'Est de l'Europe, ou encore à titre de zone tampon contre l'expansion de la Russie (et plus tard de l'URSS) vers le sud, les Balkans ont toujours joué un rôle critique dans l'équilibre international du pouvoir. Les événements dans les Balkans ont mené à la Première Guerre mondiale parce que l'ultimatum lancé à la Serbie par l'Autriche-Hongrie en juillet 1914 (dont l'ombre se prolonge sur l'ultimatum États-Unis-OTAN 85 ans plus tard) menaçait de déstabiliser l'équilibre précaire entre les principaux États européens.

Tout au long du XXe siècle, l'attitude des États-Unis envers les Balkans a été déterminée par de vastes considérations internationales. Lors de la Première guerre mondiale, la décision du président Woodrow Wilson de se faire le champion du droit à l'autodétermination a été partiellement motivée par le désir d'utiliser les aspirations nationales des peuples balkaniques contre l'Empire austro-hongrois. L'un des célèbres «  Quatorze points » formulés par Wilson comme base pour mettre fin à la guerre mondiale avait justement rapport aux droits de la Serbie, y compris d'avoir un accès à la mer (droit aujourd'hui menacé par les États-Unis qui encouragent le séparatisme monténégrin). Après la conclusion de la Seconde Guerre mondiale, la confrontation croissante avec l'Union Soviétique a été le facteur décisif qui a déterminé la politique américaine envers le nouveau régime du maréchal Tito à Belgrade. L'éruption en 1948 d'un conflit acerbe entre Staline et Tito a eu un immense impact sur l'évaluation faite par Washington du rôle de la Yougoslavie dans les affaires internationales. Voyant le régime de Tito comme un obstacle à l'expansion soviétique vers la Méditerranée par le biais de la mer Adriatique (et par conséquent vers l'Europe méridionale et le Moyen-Orient), les États-Unis se sont alors transformé en défenseurs déterminés de l'unité et de l'intégrité territoriale de la Yougoslavie.

La dissolution de l'URSS a changé la nature des liens entre Washington et Belgrade. Ne craignant plus d'expansion de l'URSS, les États-Unis ne voyaient plus pourquoi il fallait continuer à défendre l'unité de la Yougoslavie. Les politiques américaines réfletaient les nouvelles préoccupations qu'engendrait la nécessité de rapidement réorganiser les économies de l'ex-URSS et des anciens régimes staliniens de l'Europe de l'Est sur la base des lois du marché. Après quelques hésitations au début, les façonneurs des politiques américaines se sont convaincus que la privatisation de l'économie et la pénétration du capital occidental seraient facilitées par la destruction des vieilles structures d'État centralisées qui avaient joué le rôle qu'on leur connaît dans les économies de type soviétique dirigées de façon bureaucratique. Les États-Unis et ses alliés européens ont alors entrepris de préparer le démantèlement de la Fédération yougoslave alors unifiée. Le but fut atteint, très simplement, avec la reconnaissance officielle des républiques de l'ex-Fédération, tout d'abord la Slovénie et la Croatie et puis ensuite la Bosnie, comme états souverains et indépendants. Les résultats de ces politiques ont un nom: désastre. Voici ce que le professeur Raju G.C. Thomas, spécialiste reconnu des Balkans, en dit:

 

«  Il n'y a pas eu de tueries de masse en Yougoslavie avant que la Slovénie et la Croatie ne déclarent unilatéralement leurs indépendances, qui ont été reconnues tout d'abord par l'Allemagne et le Vatican, suivis des États-Unis et du reste de l'Europe.

Il n'y a pas eu de tueries de masse non plus en Bosnie avant qu'elle ne soit reconnue officiellement. Peut-être que le moindre de tous les maux aurait été de laisser intact l'ancien État yougoslave. Les problèmes sont apparus en même temps que la reconnaissance ou les pressions pour faire reconnaître l'indépendance des républiques. L'ancienne Yougoslavie n'a pas agressé ses voisins. Par contre, la véritable agression en Yougoslavie commence avec la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie par les pays occidentaux. L'intégrité territoriale d'un État créé sur une base volontaire en décembre 1918, a été niée. En 1991, la politique de reconnaissance des nouveaux États a permis de détruire des États indépendants qui existaient depuis longtemps. Lorsque plusieurs États riches et puissants décident de déchirer un État souverain à l'aide d'une politique de reconnaissance, comment celui-ci doit-il se défendre ? Il n'existe pas de forteresse, pas de défense contre cette forme internationale de destruction. En réalité, l'occident, avec en tête l'Allemagne et ensuite les États-Unis, a démembré la Yougoslavie avec la politique de reconnaissance des États. » [1]

Les implications stratégiques internationales de la dissolution de l'URSS donnaient aux États-Unis et à l'OTAN une autre raison pour promouvoir le démantèlement de l'ancienne Fédération yougoslave. Les États-Unis étaient pressés d'exploiter le vide du pouvoir qu'avait laissé l'effondrement de l'Union Soviétique. Ils voulaient étendre rapidement vers l'Est leur zone d'influence et consolider leur contrôle sur les énormes réserves de pétrole et de gaz naturel encore inexploitées des républiques nouvellement indépendantes en Asie Centrale, républiques anciennement membres de l'URSS. Dans ce nouvel arrangement géopolitique, les Balkans occupent une position stratégique exceptionnelle, pouvant servir de tête de pont aux puissances impérialistes, en particulier les États-Unis, pour le contrôle de l'Asie centrale. C'est là, en dernière analyse, la cause du conflit entre les États-Unis et le régime de Milosevic. Il est tout à fait certain que Milosevic ne s'oppose pas à l'établissement d'une économie de marché en Yougoslavie, ni, non plus, au développement des relations avec les principales puissances impérialistes. Mais le démembrement de la Fédération yougoslave, contrairement à ce à quoi s'attendait Milosevic, s'est fait au détriment de la Serbie.  

Il ne faut pas de parti pris pour Milosevic pour constater que les politiques impérialistes aux Balkans étaient entièrement biaisées au détriment de la Serbie et qu'elles ont mis en danger l'ensemble des communautés serbes dans les différentes régions de l'ex-Yougoslavie. Les actions entreprises par les forces militaires croates et les forces militaires musulmanes bosniaques, même celles qui donnèrent naissance au terme maintenant consacré de «  purification ethnique », ont été généralement considérées comme de l'autodéfense nationale tout à fait légitime, alors que les actions entreprises par les Serbes étaient dénoncées comme un viol de l'ordre international qu'on ne pourrait tolérer. La dynamique du démembrement de la Yougoslavie exigeait que soient criminalisées toutes les mesures que prenait la Serbie pour défendre ses intérêts nationaux au sein du nouveau système d'États. La reconnaissance de la Slovénie, celle de la Croatie et celle de la Bosnie ont transformé l'armée yougoslave, aux yeux de la «  communauté internationale » impérialiste, en agresseurs qui menaçaient l'indépendance et la souveraineté des nouveaux États. Les actes des minorités serbes hors des frontières de ce qui restait de l'ancienne fédération étaient le plus souvent considérés comme des exemples d'agression yougoslave. Dans la mesure où l'insatisfaction des Serbes face au partage des Balkans a entravé les buts à long terme de l'impérialisme américain, elle a attisé la colère de Washington, qui a décidé de donner aux Serbes une leçon qu'ils n'oublieraient pas.  

 

L'éruption de l'impérialisme américain et le deuxième «  siècle américain »

 

Les différentes forces de l'OTAN se sont unies pour frapper la Yougoslavie. Toutefois, aussi bien la planification que l'exécution de l'attaque porte le sceau des États-Unis. Même pas l'imitation plutôt tragi-comique de Margaret Tatcher par le Premier Ministre Tony Blair ne peut masquer le fait que ce sont les États-Unis qui décidaient de tout dans cette guerre. Le 24 mars, jour où les premiers missiles de croisière étaient lancés sur la Yougoslavie, c'était le quatrième pays que bombardait les États-Unis en moins d'un an. Plus tôt, en 1999, à la recherche des légendaires «  armes de destruction massive » de Saddam Hussein, le gouvernement Clinton a mis en branle une campagne féroce de bombardements contre l'Irak. En fait, le bombardement de l'Irak apparaît maintenant comme un fait permanent et courant de la politique étrangère des États-Unis. Un compte-rendu de l'activité militaire des États-Unis depuis 10 ans, s'il était mené en toute objectivité, ne pourrait provoquer qu'étonnement et horreur. Un pays qui n'arrête de clamer son amour de la paix, a été presque continuellement impliqué, d'une façon ou d'une autre, dans une entreprise guerrière contre un pays étranger. Pas moins de six missions importantes ont impliqué soit une attaque au sol, soit des bombardements : le Panama, en 1989; le Golfe Persique, en 1990-91; la Somalie en 1992-93; la Bosnie, en 1995; le Golfe Persique encore, en 1999; et le Kosovo et la Yougoslavie maintenant. En plus, il y a eu les occupations: Haiti, en 1994; la Bosnie, en 1995; et la Macédoine, aussi en 1995. Les vies humaines sacrifiées directement ou indirectement lors d'actions militaires américaines se comptent par centaines de milliers. Évidemment, le gouvernement américain, et les médias, ont présenté chacun de ces épisodes comme une oeuvre humanitaire. Dans les faits, ils sont des manifestations objectives du caractère de plus en plus militariste de l'impérialisme américain.

Il existe un lien indéniable et évident entre l'effondrement de l'Union Soviétique et l'arrogance et la brutalité avec lesquelles les États-Unis réalisent leur agenda international dans les années 90. Des sections entières de l'élite dirigeante américaine sont arrivées à la conviction que l'absence d'adversaire international capable de résister aux États-Unis offre à ces derniers, pour la première fois dans l'histoire, la chance de dominer le monde sans partage par le moyen de leur puissance militaire. Contrairement aux rêves de «  siècle américain » contemplés au lendemain de la Deuxième Guerre, rêves ratatinés par la contrainte qu'imposait l'existence de l'URSS aux ambitions mondiales des États-Unis, les décideurs politiques à Washington et les «  experts » américains défendent l'idée que leur supériorité militaire écrasante donnera le XXIe aux États-Unis. Personne ne pouvant les en empêcher de l'extérieur et sans opposition significative à l'intérieur, les États-Unis visent à faire disparaître ce qui pourrait entraver sa réorganisation de l'économie mondiale sur la base des lois du marché, qu'interprètent et exploitent à leur profit les entreprises transnationales américaines.  

Il suffit seulement pour les États-Unis, soutiennent-ils, de se libérer de toute inhibition qu'ils pourraient avoir à utiliser la puissance de leur armée. Comme l'a écrit Thomas Friedman, du New York Times, peu après le début de la guerre en Yougoslavie: «  La main invisible du marché ne peut rien sans un poing invisible; McDonald ne peut se développer sans McDonnell Douglas et ses F-15. Le poing invisible qui garantit la sécurité de la technologie de la Silicon Valley à travers le monde porte comme nom: armée de l'air, marine, armée de terre et bataillon de marines des États-Unis d'Amérique... »[2]  

 

L'avenir de la guerre et le culte des armes de précision

 

Cette perspective est élaborée d'une façon particulièrement crue et détaillée dans un livre récemment publié sous le titre : L'avenir de la guerre, par George et Meredith Friedman. L'argument central des Friedman, tous deux des spécialistes en espionnage des affaires, est que l'arsenal américain d'armes de précision lui donne un degré de supériorité militaire qui va lui assurer une domination du monde pendant des décennies, sinon des siècles, à venir. Ils écrivent :

«  Alors que la conduite de la guerre va continuer à dominer et à définir le système international, la manière dont elle est menée subit une profonde transformation, qui va beaucoup renforcer la puissance américaine. En fait, le 21me siècle sera défini par l'écrasante et persistente puissance des États-Unis. Notre thèse est que la montée de la puissance américaine n'est pas simplement une autre phase dans l'évolution d'un système global vieux de cinq cents ans, mais représente en fait le début d'un système global complètement nouveau. Nous sommes dans une époque fondamentalement nouvelle, où le monde qui tournait autour de l'Europe est en train d'être remplacé par un monde tournant autour de l'Amérique du Nord » [3] (souligné par nous).  

Selon les Friedman, ce changement historique dans le foyer de la puissance mondiale a été annoncé par la guerre du Golfe de 1991. «  Il est arrivé quelque chose d'extraordinaire durant l'opération Tempête du désert », proclament-ils. «  Le caractère entièrement à sens unique de la victoire, la destruction de l'armée irakienne comparée à des pertes minimales du côté américain, tout cela indique un changement qualitatif dans la puissance militaire ». L'écrasante victoire américaine aurait été rendue possible par le déploiement d'armes de précision, les premières dont la trajectoire n'est pas contrôlée par les lois de la gravité et de la ballistique. Dotées de la capacité de corriger leur propre parcours et de suivre leurs cibles, «  les armes de précision ont transformé les fondements statistiques de la guerre, et par là, la mathématique de la puissance politique et militaire. » Les Friedman affirment que l'introduction d'armes de précision est une innovation qui «  rivalise avec l'introduction de l'arme à feu, de la phalange, et du chariot en tant que jalons de l'histoire de l'humanité ». Si l'Europe «  a conquis le monde à l'aide du pistolet », l'apparition des armes de précision marque le début d'une nouvelle époque de l'histoire sous domination américaine [4]. Les Friedman concluent ainsi :  

«  Le XXIe siècle sera le siècle américain. Cela peut sembler étrange à dire, le XXe siècle étant communément considéré comme étant le siècle américain, dont la fin devrait également mettre un point final à l'hégémonie américaine. Mais la période qui va de l'intervention déterminante des États-Unis dans la première guerre mondiale à aujourd'hui n'était qu'un prologue. Seules les grandes lignes de la puissance américaine sont devenues visibles au cours des 100 dernières années, et celle-ci ne s'est pas entièrement affirmée, étant toujours à moitié cachée par des problèmes transitoires et des challengers insignifiants : Spoutnik, Vietnam, Iran, Japon. Avec le recul, il sera clair que les maladresses et les échecs américains n'étaient rien de plus que les trébuchements de l'adolescence, c'est-à-dire d'un caractère passager et sans importance » [5].  

Si l'on met de côté pour l'instant la validité des arguments avancés par les Friedman et leur estimation des implications historiques des armes de précision, le fait que leur point de vue réflète la façon de penser d'une couche substantielle de l'élite politique américaine a en soi une profonde signification objective. Rien n'est plus dangereux qu'une mauvaise idée dont le temps est venu. Comme en témoigne déjà la décision de poser un ultimatum à la Yougoslavie («  capitulez ou vous serez anéantis »), les stratégistes de l'impérialisme américain se sont convaincus que les armes de précision ont fait de la guerre une option efficace, viable et peu risquée.  

L'idée que la force militaire est le facteur décisif en histoire est loin d'être une idée neuve. Mais si on l'examine d'un point de vue théorique, elle exprime une conception vulgaire et simpliste des véritables rapports de cause à effet qui déterminent l'évolution historique. La politique de la guerre et la technologie militaire ne sont pas les facteurs essentiels de l'histoire. En réalité, elles doivent toutes deux leur apparition et leur développement à des facteurs socio-économiques qui s'avèrent en fin de compte plus essentiels. L'introduction d'un nouveau système d'armements peut certainement influencer le résultat de telle ou telle bataille, ou même d'une guerre, selon les circonstances. Mais dans la longue marche de l'histoire, c'est un facteur subordonné et contingent. Les États-Unis jouissent actuellement d'un «  avantage compétitif » dans l'industrie des armements. Mais ni cet avantage ni les produits de cette industrie ne peuvent garantir une domination mondiale. A côté des armes les plus sophistiquées, le fondement financier-industriel du rôle dominant des États-Unis dans les affaires du capitalisme mondial est beaucoup moins substantiel qu'il ne l'était il y a 50 ans. Sa part de la production mondiale a chuté. Son déficit commercial international augmente tous les mois à coups de milliards de dollars. La conception qui sous-tend le culte des armes de précision, l'idée que la maîtrise de la technologie des armements peut effacer ces indices économiques plus fondamentaux de la force nationale, est une dangereuse folie. De plus, malgré toute leur force explosive, le financement, la production et le déploiement de missiles de croisière et autres bombes «  intelligentes » sont sujets aux lois du marché capitaliste et sont à la merci de ses contradictions. La production de ces armes requiert d'extraordinaires dépenses; et, il faudrait se rappeler, leur utilisation n'implique pas la création, mais la destruction, de richesse. Pour des années à venir, la richesse générée par le travail productif servira à rembourser les dettes qui ont été accumulées afin de financer la fabrication de bombes qu'on a fait exploser dans les Balkans.  

Il est douteux que Madame Albright ne s'intéresse à de telles subtilités. En fait, l'obsession pour les «  merveilles » de la technologie des armements et les «  miracles » qu'ils promettent, s'observe le plus souvent chez les élites dirigeantes qui sont arrivées, qu'elles le savent ou non, à une impasse historique. Confondues par un ensemble complexe de contradictions socio-économiques à l'échelle nationale et internationale, qu'elles comprennent à peine et pour lesquelles il n'existe pas de solution conventionnelle, elles se rabattent sur les armes et la guerre dans le vain espoir de pouvoir écarter les problèmes à coups de missiles.  

Considérée du point de vue des rapports politiques pratiques, la foi persistante dans les armes de précision semble dangereuse et téméraire. Aucune période historique n'a vu un développement aussi rapide de la technologie. Chaque progrès, aussi spectaculaire soit-il, ne fait que préparer son dépassement par des innovations encore plus extraordinaires au niveau de la conception et de la performance. Les progrès révolutionnaires dans le domaine de la technologie des communications et de l'information garantissent la diffusion plus ou moins rapide des connaissances et de l'expertise nécessaires à la fabrication des armes de précision. Le monopole américain sur la puissance nucléaire, qu'avaient espéré utiliser le président Truman et ses associés en 1945 en tant que fondement militaire du «  siècle américain » promis à la fin de la Deuxième guerre mondiale, aura duré moins de cinq ans. Rien ne porte à croire que la technologie des nouveaux armements restera la propriété exclusive des États-Unis. Même si les États-Unis parvenaient à maintenir leur leadership dans le développement des armes de précision, cela ne garantirait pas que les guerres de la prochaine décennie seraient aussi peu coûteuses en vies humaines pour les Américains que celles des années 90. Les horreurs commises par les États-Unis augmentent nécessairement la pression sur les nations qui se considèrent menacées et les poussent à préparer une riposte de taille. Même dans les cas où les coûts de développement ou d'achat de la technologie des armes de précision s'avèrent trop élevés, des alternatives plus abordables mais très fatales seront adoptées, qu'elles soient chimiques, biologiques, ou, faut-il ajouter, nucléaires. La Russie possède déjà en abondance toutes ces alternatives. La Chine, l'Inde, le Pakistan, et bien sûr Israël, possèdent également un arsenal substantiel d'armes destructrices.  

Si les ressources de pays économiquement arriérés ne sont pas suffisantes pour rivaliser avec les États-Unis dans le domaine de l'armement de pointe, celles de l'Europe et du Japon le sont. Bien qu'ils prennent soin de formuler leurs déclarations en des termes qui ne montrent pas d'hostilité envers les États-Unis, de nombreux analystes européens soulignent la nécessité d'augmenter sérieusement les dépenses militaires européennnes. «  La dépendance de l'Europe envers les États-Unis », écrivait le Financial Times britannique dans son édition du 5 juin, «  a été mise à nu de façon embarassante ». Soulignant «  l'urgence » des plans de l'Union européenne pour le développement de son propre programme militaire, le Financial Times ajoutait : «  Ce n'est pas que l'Europe devrait viser à égaler les États-Unis missile pour missile et chasseur pour chasseur. Mais elle devrait avoir la technologie, la base industrielle et l'expertise militaire professionnelle pour pouvoir au moins agir sur un pied égal avec les États-Unis au lieu d'en être le parent pauvre » (souligné par nous).  

 

Retour vers le futur : l'impérialisme au XXIe siècle

 

La première moitié du vingtième siècle a vu le plus terrible gaspillage de vies humaines de l'histoire. On estime à plus de 100 millions le nombre de gens tués au cours de la première (1914-18) et de la deuxième (1939-45) guerre mondiale. Ces guerres, comme l'ont expliqué les grands révolutionnaires marxistes de l'époque, avaient leurs origines dans les contradictions fondamentales du capitalisme mondial : la contradiction entre le caractère essentiellement anarchique d'une économie de marché basée sur la propriété privée des moyens de production et le caractère objectif social du processus de production; la contradiction entre le développement d'une économie mondiale très intégrée et le système d'états nationaux au sein duquel l'ordre de classe bourgeois est historiquement enraciné. Les guerres mondiales ont été directement précipitées par des conflits entre classes dirigeantes de différents pays impérialistes à propos de marchés, de matières premières et d'intérêts stratégiques associés. Les États-Unis sont sortis de la deuxième guerre mondiale en tant que puissance capitaliste dominante. L'Allemagne, l'Italie et le Japon avaient été vaincus. L'Angleterre et la France avaient été dévastées par la guerre. Les vieux antagonismes inter-impérialistes n'avaient pas disparu, mais ils avaient été tenus en échec par la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique.

L'effondrement de l'URSS en 1991 a enlevé toute contrainte politique aux conflits inter-impérialistes. Les ambitions rivales des États-Unis, de l'Europe et du Japon ne peuvent être conciliées de façon pacifique pour toujours. Le monde des affaires est un monde de compétition implacable et féroce. Des entreprises qui, pour une raison ou une autre, jugent nécessaire de collaborer sur un projet aujourd'hui, peuvent, selon les circonstances, se retrouver demain à la gorge l'une de l'autre. L'implacable compétition entre compagnies sur une échelle mondiale, l'éternelle omnium contra omnes (guerre de tous contre tous), trouve en fin de compte son expression la plus développée et la plus fatale dans les conflits militaires ouverts. L'intégration globale des processus de production ne diminue pas les conflits entre puissances impérialistes, mais, paradoxalement, les rend plus intenses. Comme l'écrivent les Friedman, avec justesse pour une fois : «  La coopération économique nourrit l'interdépendance économique. L'interdépendance nourrit les frictions. La recherche d'un avantage économique est un jeu acharné qui pousse les nations à prendre des mesures extrêmes, fait qui peut être démontré par l'histoire » [6].  

La fréquence croissante d'explosions militaires au cours des années 90 est un symptôme objectif de la conflagration internationale qui approche. Tant la première que la deuxième guerre mondiale ont été précédées par une série de conflits locaux et régionaux. Les grandes puissances impérialistes cherchant à étendre leur influence à des régions ouvertes à la pénétration capitaliste par l'effondrement de l'URSS, la probabilité de conflits entre celles-ci augmente. L'enjeu en cas de conflits majeurs, comme ceux qui vont inévitablement se développer autour de la division du butin que constitue le pétrôle des régions caspiennes et caucasiennes, sera les questions de vie et de mort de la domination mondiale. De telles questions, de par leur nature même, ne se prêtent pas à des solutions pacifiques. La tendance fondamentale de l'impérialisme pointe inexorablement dans la direction d'une nouvelle guerre mondiale.  

Notes :  

1. « ;  Nations, States and War », extrait de The South Slav Conflict, publié par Raju G.C., Thomas and H. Richard Friman (New York et Londres, 1996), p. 225.
2. New York Times, 28 mars 1999.
3. The Future of War: Power, Technology & American World Dominance in the 21st Century (New York, Crown Publishers, 1996), p. ix.
4. Ibid., p. x.
5. Ibid., p. 1.
6. Ibid., p. 4.
7. New York Times, 6 juin 1999.

Sources WSWS

Posté par AdrianEvangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans BALKANS-KOSOVO
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