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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 00:21

Par Luka Zanoni

4 février 2006 - En faisant une déclaration inattendue au cours d’une conférence de presse, le Président russe Vladimir Poutine a relié la résolution du statut du Kosovo avec les conflits de la région caucasienne, laissant abasourdis les membres du Groupe de contact qui étaient réunis en même temps à Londres pour parler du Kosovo. Selon le Kremlin, si le Kosovo devient indépendant, pourquoi pas l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud ?

 

« La communauté internationale doit avoir des principes uniques et universels pour la résolution des problèmes interethniques... Si par exemple, le Kosovo pouvait devenir indépendant, pourquoi pas l’Abkhazie ou encore l’Ossétie du Sud ? »

 

Tel est le message que le Président Poutine a envoyé depuis le Kremlin aux chancelleries occidentales le 31 janvier dernier, le jour même où le groupe de contact (qui réunit les USA, la Russie, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne) se réunissait à Londres pour discuter de la conférence des donateurs pour l’Afghanistan mais aussi de la situation au Kosovo, quelques jours après la mort de son Président.

 

La déclaration inattendue de Poutine semble claire, la solution de la situation au Kosovo ne peut pas fournir un « précédent », comme seraient disposés à l’envisager certains cercles occidentaux, mais elle doit reposer sur des principes « universels ». En substance, Poutine aurait fait savoir, notamment à Washington, que la Russie n’a pas l’intention d’accepter passivement l’indépendance du Kosovo et qu’elle exercera une pression discrète sur les diplomaties occidentales, de manière à suggérer que, quand le sort du Kosovo sera tranché, cela pourrait avoir des conséquences au Haut Karabagh, voire même en Transnistrie, qui souhaite se détacher de la Moldavie.

 

À la grande surprise des chefs de la diplomatie des pays du Groupe de contact, Poutine a lié d’un seul coup la solution du statut du Kosovo aux problèmes du Caucase. Aussitôt, le journalPolitika de Belgrade, plus vieux quotidien des Balkans, titrait : « quand je dis Kosovo, je pense au Caucase ».

 

De surcroît, Vladimir Poutine est allé encore plus loin, en demandant pourquoi le modèle appliqué en Macédoine, grâce auquel la population albanaise a l’accès aux institutions publiques en fonction de son pourcentage relatif dans la population globale, ne pourrait pas être également appliqué à Riga, en Lettonie où vivent - selon le Président russe - 60% des Russes.

 

Le Premier ministre géorgien, Zurab Nogaideli, a rapidement réagi aux positions de Poutine, en estimant, selon l’agence Caucas-Press, inacceptable que le modèle du Kosovo soit appliqué au Caucase. « Le modèle du Kosovo est bon pour le Kosovo, mais pour la solution des problèmes géorgiens, il faudra un modèle spécifique pour l’Abkhazie et pour l’Ossétie du Sud », a-t-il affirmé.

De son côté, le gouvernement a accueilli favorablement la sortie du Kremlin. Selon la responsable du Centre de coordination pour le Kosovo et Metohija, Sanda Raskovic-Ivic, « le Kosovo ne peut pas être totalement séparé des autres événements, du fameux effet domino, qui pourrait se, vérifier non seulement dans la région, mais même au-delà. Avec sa déclaration, Poutine, de toute manière, défend non seulement les intérêts de la Serbie et Monténégro, mais aussi les principes du droit internationaux, qui doivent être respectés ».

 

Selon le directeur du bureau de Belgrade de l’International Crisis Group, James Lyon, qui a été interrogé par B92, la Russie soutiendrait en réalité la position des USA sur le Kosovo, mais « a communiqué une déclaration différente pour sa propre opinion publique ».

 

Cependant, d’après les analystes russes, la position du Kremlin est claire. En insistant sur le caractère universel de la solution pour le Kosovo, la Russie défend ses propres intérêts dans l’espace post-soviétique, même si elle n’est probablement pas prête à entrer en conflit avec l’Occident à propos du Kosovo. Ainsi, la Russie resterait hostile à l’indépendance du Kosovo, sauf si ce principe prenait une valeur universelle, devenant donc applicable dans le Caucase.

 

Le but de la Russie serait de ralentir la résolution définitive du dossier du Kosovo. Ainsi, le chef de la diplomatie russe, Sergej Lavrov, présent à la rencontre du Groupe de contact, a déclaré que son pays « était hostile à l’introduction d’échéances artificielles pour la fin des négociations sur le Kosovo ». Selon lui, la Russie ne partage pas la position des autres membres du Groupe de contact qui veulent que le processus de négociation soit terminé dans le courant de l’année 2006.

 

Goran Svilanovic, ancien ministre des Affaires étrangères de Serbie et Monténégro et maintenant fonctionnaire du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est, s’est également exprimé sur les déclarations de Poutine. Selon lui, la rencontre du Groupe de contact a montré que le processus en cours dépendait de deux types de problèmes. « Les premiers concernent les discussions à l’intérieur du Groupe de contact, l’autre les discussions à venir entre Belgrade et Pristina, et il est désormais évidents que les positions de la Russie et celles des autres membres du Groupe de contact sont différentes. De toute façon, la position russe est plus claire qu’il y a quelques semaines, mais c’est toujours une position qui tient compte de plusieurs variables, qui sont de la plus haute importance pour la Russie. Sans que le Kosovo n’y pèse beaucoup ».

 

Sources : Le courrier du Caucase

 

Posté par Adriana Evangelizt

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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 20:20

 

 

Derrière le procès de Milosevic : les États-Unis,

l'Europe et la tragédie des Balkans

 

par Chris Marsden et Barry Grey


4 juillet 2001

 

Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur l'ancien président yougoslave Slobodan Milosevic - le World Socialist Web Site ne fait pas partie des défenseurs de cet ancien apparatchik stalinien devenu nationaliste serbe et avocat de la restauration du capitalisme - les événements entourant sa capture et son transfert à La Haye tourne en farce les prétentions des gouvernements occidentaux qu'ils défendent les droits démocratiques et la loi dans les Balkans.

Plus d'un commentateur bourgeois a reconnu que l'ancien chef d'État a été pratiquement enlevé, et ce, dans le dos du président yougoslave Vojislav Kostunica et au mépris d'un jugement rendu quelques heures plus tôt par la Cour constitutionnelle de Yougoslavie qui suspendait l'ordre d'extradition contre Milosevic. Il fut livré au Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPI) à La Haye comme contrepartie d'une entente commerciale sordide entre les États-Unis et le premier ministre serbe Zoran Djindjic : Washington mettrait un terme à sa menace de boycotter la «conférence des donateurs» à Bruxelles et soutiendrait une aide de plus d'un milliard de dollars US à Belgrade en échange du transfert de Milosevic au TPI.

Le caractère ouvertement corrompu de cet échange a provoqué l'inquiétude chez une partie de la bourgeoisie européenne qui craint, et avec raison, que ce geste des Américains discréditera de façon irréversible le tribunal de La Haye et l'exposera en tant qu'instrument de la politique américaine aux Balkans. Le quotidien suisse Le Temps se plaignait : « Il n'est pas exagéré de dire que l'extradition de l'ancien dictateur a été le fait d'un accord d'affaire ... Peu importe celui qui est visé - et ceci d'autant plus qu'il est détesté- la loi est la loi, et ce geste n'était rien de moins qu'un coup de force qui contrevenait aux principes généralement en cours dans l'Ouest. » [traduit de l'article anglais].

En dépit du barrage de rhétorique sur les droits humains et la justice, l'enlèvement de Milosevic est un autre exemple du peu de cas qu'ont les grandes puissances au regard de la souveraineté des petits pays et de leur dédain pour les droits des gouvernements élus, même, comme pour le cas qui nous occupe, s'ils ont été très impliqués dans leur prise du pouvoir. Le TPI a pour rôle de couvrir d'une feuille de vigne le retour aux interventions colonialistes des pays impérialistes contre les petits pays.

Le TPI avait déjà abandonné toute prétention à l'impartialité lors même de la toute première accusation de Milosevic pour prétendus crimes de guerre au plus fort de la guerre aérienne des États-Unis et de l'OTAN contre la Yougoslavie en 1999. La parution de ce document, au moment même où l'opinion publique commençait à s'interrroger sur la légitimité des attaques de l'OTAN sur des cibles civiles en Serbie, était, comme l'avait alors expliqué le WSWS, un geste politique déguisé en acte judiciaire (voir «The Milosevic indictment: legal document or political diatribe?», 1er juin 1999).

Étant les circonstances, la notion que le procès puisse respecter les normes généralement admises d'impartialité et d'équité est absurde à sa face même. Aussi importantes qu'aient été les exactions de Milosevic contre la population d'origine albanaise du Kosovo, les procédures pendantes devant le tribunal de La Haye prendront le caractère d'un procès bidon.

Ceux qui ont orchestré le procès, les gouvernements des États-Unis et de l'Europe, les mêmes qui ont mené la guerre des Balkans en 1999 et ont supervisé le démantèlement de la Yougoslavie, ont intérêt a relancé la campagne de propagande contre Milosevic et le décrire comme un génie du mal et l'unique responsable du désastre qui s'est abattu sur la région au cours des dix dernières années.

Cet objectif politique est d'autant plus pressant étant donné les résultats désastreux des politiques occidentales dans les Balkans - la transformation de la Bosnie en un protectorat divisé selon des lignes ethniques, l'expulsion forcée des Serbes par les alliés séparatistes albanais de l'OTAN, le KLA (Armée de libération du Kosovo) et le début de la guerre civile en Macédoine - et les révélations selon lesquelles les États-Unis et l'Otant ont utilisé le mensonge et l'exagération afin de manipuler l'opinion publique avant et durant les frappes aériennes contre la Serbie.

La poursuite intentée contre Milosevic baigne dans les contradictions. En premier lieu, l'accusation du TPI ignore le rôle des frappes aériennes de l'OTAN dans le déclenchement de l'expulsion de masse des Kosovars albanais par les forces serbes. Il ne prend pas non plus en compte le rôle de la CIA américaine et des agences de renseignement européennes qui ont appuyé le KLA dans les mois qui ont précédé la guerre, où on a vu des guérilleros albanais lancer une violente campagne contre la police serbe en même temps qu'une campagne de menaces et de violences isolées contre les civils serbes au Kosovo.

Il n'y a pas de doute que Milosevic ait adopté une politique chauvine qui comportait des attaques violentes contre la population d'origine albanaise, mais Washington et les capitales européennes ont eux entrepris une campagne de subversion et de déstabilisation qui ne pouvait avoir d'autre issue que la guerre ethnique.

Selon la presse, le TPI prévoit augmenter l'ampleur de ses accusations contre Milosevic en leur ajoutant les supposés actes de génocide durant la guerre civile en Bosnie. Pourtant, ce sont bien les États-Unis et l'Europe qui ont fait de Milosevic le principal garant des Accords de Dayton de 1995 qui avaient mis fin à la guerre et établi le contrôle des Nations Unies. Si le tribunal de La Haye voulait faire preuve de logique et de cohérence et prendre en considération la vérité historique, il devrait citer les dirigeants occidentaux, tel que l'ancien président américain Clinton, à procès pour complicité de génocide après le fait.

Et comment faut-il comprendre le double standard qui habite la passion déclarée de l'Occident pour les droits de l'Homme et la poursuite des crimes de guerre? Washington était ouvertement opposé à la poursuite du dictateur chilien Augusto Pinochet lorsque le général fasciste et assassin de masse était arrêté au Royaume-Uni et confrontait l'extradition en Espagne.

Il ne faut pas une grande perspicacité pour faire le lien entre ce manque d'enthousiasme et le rôle de Washington dans le renversement du gouvernement démocratiquement élu de Allende et l'appui qu'il a donné au coup d'état de Pinochet en 1973 ainsi qu'au règne de terreur qui l'a suivi. Et en fait, les principaux dirigeants américains qui ont joué un rôle dans les événements de cette époque au Chili font présentement l'objet d'une poursuite en Belgique et en Amérique du Sud sur cette question. Il n'est pas surprenant que l'administration Bush ne coopère pas avec ces enquêtes.

Rien de moins que l'ancien procureur général des Nations Unies, le juge Richard Goldstone a dit que le premier ministre israélien, Ariel Sharon, devait être poursuivi comme criminel de guerre pour le rôle qu'il a joué dans le massacre de milliers de Palestiniens. Mais qui doute que Sharon continuera à jouir de l'appui des États-Unis et que son régime sera équipé des armes les plus sophistiquées et financé à coup de milliards ?

Si la loi internationale était appliquée de façon impartiale dans les cas de crimes contre l'humanité, Milosevic serait plutôt bas dans une liste qui compterait les représentants politiques des États-Unis et de l'Europe dont les opérations en Corée, en Afrique, au Vietnam et ailleurs ont résulté en millions de morts. Pour ne prendre qu'un exemple récent, la guerre contre l'Iraq a entraîné la mort de milliers de personnes, et celle de plusieurs centaines de milliers d'autres à cause des suites des sanctions et des bombardements d'un pays défait, fait sans précédent dans l'histoire et qui continue jusqu'à ce jour.

Les États-Unis ont fait tout en leur pouvoir pour s'assurer que ses politiciens et ses soldats soient à l'abri de toute poursuite pour crime de guerre. Les États-Unis se sont opposé à l'établissement de la Cour internationale de justice élargie qui a déjà reçu l'aval de trente-cinq pays il y a trois ans, mais qui en demandait soixante pour voir le jour. En 1984, l'administration Reagan a répudié la juridiction d'une précédente Cour internationale de justice après qu'elle ait statué que le minage des ports nicaraguayens par Washington violait le droit international.

Loin de rechercher la vérité historique, le procès de Milosevic sera utilisé pour détourner l'opinion publique internationale du rôle crucial qu'ont joué les puissances impérialistes dans la tragédie qui s'est abattue sur les Balkans. Dans tous les commentaires des médias, aucune des questions fondamentales en ce qui concerne l'histoire des Balkans n'a été abordée. Et ce n'est pas par accident. Washington en particulier compte sur l'ignorance générale du public sur l'origine de la catastrophe des Balkans pour avoir les mains relativement libres dans sa politique prédatrice dans la région.

La Yougoslavie est née à la fin de la Deuxième guerre mondiale en conséquence d'un mouvement populaire contre l'occupation nazie et les forces royalistes serbes. Le soulèvement partisan était mené par Josip Broz (Tito) et le Parti communiste yougoslave. Tito a établi une fédération délicatement équilibrée de groupes et de régions ethniques disparates. Dans les circonstances historiques particulières de la guerre froide, le régime de Tito a pu manoeuvrer pendant bon nombre d'années entre les États-Unis et l'Union soviétique tout en maintenant une fédération unifiée basée sur les garanties constitutionnelles pour ses diverses composantes ethniques : les Serbes, les Croates, les Bosniaques, les Musulmans, les Kosovars albanais, etc.

Les origines des conflits en Bosnie et au Kosovo de la dernière décennie remontent à la désintégration de l'ancienne Yougoslavie à la fin des 1980, début 1990, sous l'impact des politiques dictées par les puissances occidentales et imposées à l'aide des programmes d'ajustement du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Le but de l'Ouest était le démantèlement de l'économie étatique et la restauration de la domination sans partage du capital international sur la Yougoslavie.

Les pressions de l'Ouest ont résulté en une explosion inflationniste et une disparition massive d'emplois à la fin des 1980 et au début des 1990, ce qui a alimenté une série de grèves et de manifestations de masse de la part de la classe ouvrière yougoslave. Cherchant à atténuer l'antagonisme entre les classes, les anciens bureaucrates staliniens, comme Milosevic et Franjo Tudjman en Croatie, ont commencé à promouvoir les sentiments nationalistes et à se concurrencer pour le soutien des gouvernements occidentaux. Milosevic était au début le protégé de l'Ouest et un défenseur des politiques de marché capitalistes.

L'Allemagne, suite à la réunification de 1991, a décidé qu'elle serait mieux servie dans les Balkans en faisant la promotion de la sécession de la Slovénie relativement prospère d'avec la Yougoslavie, suivie de la sécession de la Croatie. Les États-Unis, qui au départ étaient opposés au démantèlement de la Yougoslavie, ont fait un virage à 180 degrés et sont vite devenus le principal avocat occidental de l'indépendance de la Bosnie.

Les historiens connaissant l'histoire des Balkans et de la Yougoslavie ont donné l'avertissement qu'un démantèlement précipité de la Yougoslavie ne pourrait mener qu'à une éruption de guerres communalistes. La sécession de la Croatie et celle de la Bosnie, par exemple, ont soudainement privé les minorités ethniques de ces régions des protections constitutionnelles dont elles bénéficiaient sous la fédération yougoslave. Les politiciens nationalistes comme Milosevic en Serbie, Tudjman en Croatie et Alija Izetbegovic en Bosnie ont exploité la crainte populaire pour mettre en oeuvre leurs politiques. En terme de «nettoyage ethnique» et des autres formes de terreur contre les minorités, il est bien difficile de faire une distinction entre ces trois dirigeants nationalistes.

L'appui au démantèlement de la Yougoslavie a forcé l'Ouest, et surtout les États-Unis, à entrer en conflit avec Milosevic. Washington a conclu que l'élite dirigeante serbe avait le plus grand intérêt à maintenir un État unique dans lequel elle avait le rôle principal. Et comme plusieurs auparavant, par exemple Noriega au Panama, Saddam Hussein en Iraq, un allié de l'impérialisme américain, dans ce cas Milosevic, allait devenir son cible.

L'appui clandestin des États-Unis au KLA et l'appui ouvert qu'il a donné aux forces nationalistes albanaises juste avant le début de la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN était une partie intégrante de sa politique antiserbe. L'accusation de Milosevic par le TPI n'est que le prolongement de cette même politique agressive.

L'OTAN a tenté de justifier sa campagne de bombardement de soixante-seize jours en la présentant comme une guerre humanitaire pour stopper le génocide contre les Kosovars albanais. Milosevic fut décrit comme le «Hitler serbe».

Décrire Milosevic comme un Hitler moderne est un amalgame d'exagération grossière et de cynisme. Pour commencer, Milosevic est un dirigeant bourgeois d'un petit pays économiquement faible, et pas une puissance impérialiste comme l'Allemagne nazie. En second lieu, il n'y a aucune preuve qu'il ait adopté une politique de liquidation de masse, ni que le niveau des morts chez les civils au Kosovo approche de quelque façon les atrocités de l'Holocauste nazi.

Depuis la fin de la guerre de l'OTAN et des États-Unis, le TPI a admis que le nombre total des corps découverts lors du conflit au Kosovo serait probablement «moins de 10 000». À ce jour, le nombre de corps retrouvé est loin de ce chiffre.

Milosevic sera le premier ancien chef d'État à être jugé par une cour criminelle internationale. Cela est accueilli comme le début d'une ère nouvelle où les criminels de guerre ne pourront plus faire valoir une position officielle pour se protéger. Accepter à sa face une telle affirmation est faire montre d'une extrême naïveté politique.

Malgré tous les crimes qu'ils ont commis, l'idée que le droit international puisse être défendu par les classes dirigeantes des États-Unis et de l'Europe, ou par les organismes internationaux qu'ils contrôlent, est ridicule. Milosevic peut bien être, pour des raisons politiques, considéré comme digne d'une poursuite, mais de telles poursuites n'inquiéteront jamais un dirigeant impérialiste ou un larbin de l'impérialisme en faveur.

Sources WSWS

 

Posté par Adriana Evangelizt

 

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 15:39

 

 

Qu'annonce la chute de Milosevic ?

 

Par Chris Marsden


7 octobre 2000

 

L'establishment politique et médiatique de l'Ouest a proclamé la chute du régime Milosevic en Yougoslavie comme la « Révolution du 5 octobre ». Toutefois, ce n'est que parce que règne un climat politique corrompu et réactionnaire caractérisé par une absence presque totale de pensée critique que les évènements de jeudi ont pu être présentés comme la « chute du communisme » et la transition à la démocratie.

Des centaines de milliers de gens ont participé au mouvement contre Milosevic, mais du point de vue de sa direction et de sa perspective politique, la campagne menée par l'Opposition démocratique de la Serbie pourrait porter l'étiquette « Made in America ». La chute du régime d'extrême droite nationaliste de Milosevic a été inspirée, financée, et organisée par les mêmes puissances impérialistes qui, il y a à peine un an, bombardaient le peuple serbe. Leur but était alors et reste toujours le contrôle absolu des Balkans, par l'élimination de tout ce qu'ils considèrent comme un obstacle politique à leurs buts commerciaux et stratégiques.

La chute de Milosevic n'est ni une surprise ni une cause de chagrin. Qu'il soit devenu la cible d'intrigues occidentales ne justifie en rien ses prétentions d'être un anti-impérialiste. Son régime a commencé comme une tendance nationaliste et pro-capitaliste à l'intérieur de la bureaucratie de Tito, qui avait été elle-même largement influencée par la perspective et les pratiques de la clique stalinienne qui a usurpé le pouvoir en URSS.

Il y a un peu plus d'une décennie, les puissances occidentales voyaient Milosevic comme un allié utile, et même lors des accords de Dayton en 1995 ont donné au leader serbe un rôle clé dans la mise en oeuvre du traité dicté par les puissances occidentales. Depuis, cependant, les États-Unis et leurs alliés dans l'OTAN avaient conclu que leur colonisation économique des Balkans, qui avait commencé par le morcellement de l'ancienne Fédération yougoslave, nécessitait la destruction de la Serbie. Milosevic est ainsi devenu le nouveau démon international, et la Serbie a été clouée au pilori comme l'équivalent européen de l'État « criminel » iraquien.

Bien qu'il n'y avait rien en principe qui distinguait le régime de Milosevic de celui de Franjo Tudjman en Croatie, Milan Kucan en Slovénie ou d'Alija Izetbegovic en Bosnie, ces derniers étaient présentés comme les « jeunes démocraties » assaillies par un l'État communiste serbe en reconstruction.

Aujourd'hui, les États-Unis et l'Europe s'unissent aux partis d'opposition en Serbie pour attribuer tous les problèmes de la Yougoslavie à Milosevic. Il porte, évidemment, une part importante du blâme, mais ce sont les puissances occidentales qui ont joué le rôle critique pour morceler la Yougoslavie et attiser les conflits nationaux et ethniques qui ont mené à la guerre en Bosnie et au conflit de 1999 au Kosovo. Une grande partie des souffrances du peuple yougoslave est le résultat de la destruction par l'OTAN de l'infrastructure nationale qui venait couronner des années de sanctions punitives.

Aucun observateur critique et honnête ne peut croire que le peuple yougoslave pourra construire un régime véritablement démocratique basé sur la justice sociale sous la tutelle des mêmes puissances impérialistes qui ont plongé la Yougoslavie dans la ruine économique et les conflits ethniques. En fait, les médias occidentaux dépeignent les récents évènements yougoslaves comme étant le dernier chapitre d'une série de « révolutions populaires » contre la « tyrannie communiste » laisse entrevoir le sort que les puissances occidentales préparent vraiment à la Serbie d'après Milosevic.

La presse mondiale a comparé la prise du parlement fédéral à Belgrade à la chute du mur de Berlin, de l'effondrement de l'URSS ou de la chute du dictateur roumain Ceaucescu, se laissant même aller à spéculer que Milosevic pourrait bien finir comme ce dictateur. Cette façon de présenter les événements est, bien sûr, biaisée idéologiquement par l'identification des dictatures staliniennes avec le communisme. Mais même si on laisse de côté ces falsifications historiques, une question demeure : où en sont ces révolutions « démocratiques » une décennie après ?

À la fin des années 80, au moment de la chute des États policiers détestés, la classe ouvrière était profondément désorienté politiquement, essentiellement à cause des décennies de suppression du marxisme par les bureaucraties staliniennes. C'est ce qui a permis aux puissances occidentales d'avoir prise sur le cours des événements, utilisant comme courroie de transmission les représentants des anciennes élites dirigeantes et l'intelligentsia petite bourgeoise qui se sont retrouvées au pouvoir à la tête des nouveaux États capitalistes.

À travers l'Europe de l'Est et en URSS, le « pouvoir du peuple » a rapidement fait place au pouvoir du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, et du capital international. La nouvelle prospérité économique et la nouvelle démocratie ne ce sont jamais matérialisées. Les ouvriers ont subi la dictature d'une oligarchie semi criminelle, et ont connu un déclin dans leur niveau de vie sans précédent si on fait exception des temps de guerre totale.

Considérons le destin des ouvriers russes sous Gorbachev, Eltsine, et le président actuel Poutine. La production économique a chuté de 50 à 60 pour cent, des millions de gens sont au chômage, et la population en 2050 aura chuté d'un tiers à cause de la maladie, de la malnutrition, et d'autres problèmes sociaux que ces changements ont engendrés.

La situation est aussi horrible dans les autres « nouvelles démocraties ». Au sommet de la société, quelques personnes se sont enrichies en pillant les ressources de l'État, et au bas, des millions de personnes ont tout perdu. Même en l'ancienne Allemagne de l'Est, maintenant intégrée dans la plus puissante économie européenne, le chômage, la pauvreté et la privation sociale dominent le paysage social.

On ne peut s'attendre à rien de mieux de la part de Voyislav Kostunica et compagnie. En considérant, la vie que mèneront les Yougoslaves, il faut se souvenir du dicton anglais qui va un peu comme ceci : « Qui paie le musicien décide de la chanson ». Les États-Unis et l'Union Européenne (UE) ont ensemble payé 100 millions de dollars américains pour assurer la victoire de la coalition de 18 partis. Le programme économique que le parti soutient est basé sur les mesures pro-marché « thérapie de choc » qui ont d'abord vu le jour en Pologne, et qui ont dévasté de larges sections de l'Europe de l'Est.

Le gouvernement de Kostunica veut se faire inclure immédiatement dans le Pacte de stabilité de l'UE pour l'Europe du Sud, et aussi devenir membre du FMI et de la Banque mondiale, promettant d'ouvrir le pays à la pénétration économique des grandes corporations.

Ces mesures sont caractérisées, selon le programme de l'Opposition démocratique de la Serbie (ODS), comme étant des « réformes économiques radicales » et une « affirmation des critères du marché », incluant une réduction importante des taxes, la légalisation des activités autrefois considéré comme faisant partie du « marché de l'ombre » et des réductions massives des dépenses gouvernementales par des réductions des dépenses militaires et des services publics. Tous les quotas d'exportation et d'importation seront annulés.

La devise yougoslave sera échangée librement sur les marchés financiers ­ et donc dévaluée ­ et le mark allemand aura cours légal, remplaçant le dinar pour les transactions intérieures. Le programme de l'ODS réclame « la libre entrée des banques étrangères ».

La privatisation des industries étatiques « sera obligatoire » et « la plupart des propriétés de l'État seront mises en vente directement » pour obtenir des « investissements directs de l'étranger ». Comme dans les autres pays d'Europe de l'Est et de l'ancienne URSS, de larges sections de l'industrie nationale disparaîtront. Les contrôles sur le niveau des prix des biens seront éliminés. Pour citer le programme de l'ODS, « Actuellement, toutes les catégories de la population sont inutilement protégées par des prix contrôlés ».

Il n'y a pas de raison de croire que la chute de Milosevic apportera une nouvelle ère de rapports paisibles entre les différentes cliques nationalistes qui contrôlent les Balkans. Pendant une grande partie du vingtième siècle, cette région a été source de conflits explosifs entre les grandes puissances. La dissolution finale de l'ancienne fédération yougoslave aux mains des puissances occidentales ne fera qu'intensifier les rivalités entre les États-Unis et les pays européens pour l'influence, les travailleurs à bon marché, et les matières premières à travers les Balkans et les régions pétrolières plus à l'est.

Kostunica, récemment couronné « démocrate » par l'occident, offre un exemple instructif du cynisme politique des grandes puissances ainsi que de la propagande des médias internationaux. Nationaliste pur et dur, Kostunica fut un allié occasionnel du leader serbe bosniaque Radovan Karadzic (qui, comme Milosevic, a été mis en accusation par le tribunal pénal international de La Haie). Sa redéfinition politique illustre encore une fois cette vérité politique, déjà mis en lumière par le sort d'individus politiques tels Saddam Hussein et Noriega au Panama, selon laquelle un allié d'hier peut rapidement devenir l'ennemi d'aujourd'hui, et vice versa. Qu'un politicien soit déclaré un « démocrate » ou un « tyran » dépend surtout des besoins de la politique étrangère de Washington.

Jusqu'ici Kostunica a essayé de se distancer publiquement des États-Unis et de s'allier aux rivaux européens de Washington. Cette position le met en conflit avec des éléments de l'opposition qui ont longtemps été sur la liste de paie de Washington, un fait qui en lui-même prépare le terrain pour de nouvelles intrigues impérialistes et davantage de convulsions politiques.


Voir aussi:
Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans14 juin 1999
La « thérapie de choc » du FMI et la recolonisation des Balkans.17 avril 1999

 

Sources WSWS

 

 

Posté par Adriana Evangelizt

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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 15:11

 

 

Comment l'Occident a organisé la chute de Milosevic

 

Par Chris Marsden


13 octobre 2000

 

Les médias occidentaux ont tous décrit le renversement du président yougoslave Slobodan Milosevic comme le résultat d'une révolution populaire démocratique spontanée. Des preuves irréfutables que le contraire est vrai montrent aussi que cette tentative de décrire les événements à Belgrade comme un exemple du « pouvoir du peuple » était une tentative de tromper le public.

Le but des médias était de légitimiser ce qu'ils savaient être un coup organisé par les USA et les puissances européennes pour assurer leur contrôle total des Balkans, en s'alliant avec une section de l'élite dirigeante serbe dont la politique ne diffère en aucun sens fondamental de celle de Milosevic.

Un exemple de ce genre de commentaire est l'article écrit par Neal Ascherson dans le numéro du 8 octobre du journal Observer. Sans rougir il a proclamé que les évènements du 5 octobre n'avaient « Aucun chef, aucun dirigeant rusé, même pas de héros. Une révolution, une vraie, est toujours telle que le monde a vu à Belgrade ».

Il y avait en fait des chefs et des dirigeants rusés en abondance, fait que l'Observer sait très bien. En consultant les documents sur l'histoire récente de la Yougoslavie, on voit immédiatement que les USA et les pays européens ont fourni des millions de dollars, des conseillers haut placés et des centaines de techniciens pour la campagne électorale de l'Opposition Démocratique de la Serbie (ODS). L'ancien diplomate américain William Montgomery, qui a dirigé ce que le New York Times a appellé « l'ambassade yougoslave en exil » à Budapest, a coordonné beaucoup de cette campagne lui-même.

L'argent et l'expertise ont été fournis, soit directement par des agences gouvernementales, soit par des ONGs telle que la Fondation Friedrich Ebert allemande ou le « Freedom House » (Maison de la Liberté) américain, dont les noms apparaissaient sur la liste des principaux donateurs au réseau médiatique de l'opposition.

Le Fondation Friedrich Ebert est un des principaux véhicules par lesquels l'impérialisme allemand avance ses intérêts à l'échelle internationale. (Le World Socialist Web Site a écrit sur ses activités dans un article récent,« Zimbabwe: Promotion of the MDC by middle class radicals politically disarms the working class. »)

Le « Freedom House » rassemble des démocrates, des républicains, des chefs d'entreprise, et des dirigeants syndicaux en vue dans le but de promouvoir des mouvements pro-capitalistes favorables aux USA. La Fondation Nationale pour la Démocracie, une organisation semi-officielle qui reçoit des fonds de différentes agences gouvernementales américaines et du Centre International pour la Libre Entreprise, lui donne des fonds. Elle est fière de promouvoir des « professionels américains » volontaires et de former des « membres de partis politiques serbes ».

L'objectif que les puissances occidentales se sont mis en tête était de galvaniser le mécontentement social et politique créé par le régime Milosevic et de l'utiliser pour installer au pouvoir leurs candidats choisis. Pour ce faire, un réseau électoral et de propagande sophistiqué et bien financé ne suffisait pas, vu que le peuple serbe voyait avec une très grande méfiance l'Opposition Démocratique de la Serbie (ODS), qui était largement considérée comme étant un pion des puissances de l'OTAN ayant récemment bombardé Belgrade. Les USA et l'Europe ont développé une initiative sur deux fronts, d'abord en créant une certaine base sociale dans des zones déjà contrôlées par l'ODS, et ensuite en obtenant la coopération de certains éléments bien placés dans les forces de sécurité, la police, et l'armée.

Le magazine allemand Spiegel a présenté une description détaillée de l'ancienne stratégie cette semaine. Le magazine avoue le rôle prépondérant joué par les USA dans la campagne de l'ODS pour renverser Milosevic, mais se concentre sur la contribution importante du gouvernement allemand.

« Pendant des mois le gouvernement fédéral [allemand] a discrètement et sciemment prêté soutien à l'opposition serbe de Milosevic », commence l'article.

« Un soutien matériel et politique de Berlin, ainsi que des autres capitales occidentales, a contribué au fait que les groupes et partis d'opposition ont pu développer la puissance nécessaire pour forcer Milosevic à se rendre et pour établir leur propre gouvernement ».

Sur la genèse du challenge électoral de l'ODS, Der Spiegel écrit que « Le 17 décembre de l'année dernière [le ministre des affaires étrangères allemand] Fischer et [la secrétaire d'état américaine] Albright ont rencontré les hommes politiques serbes d'opposition les plus connus dans une salle sans fenêtres de l'hôtel Interconti sur Budapest Strasse à Berlin autour d'une réunion du G8. Zoran Djindjic et Vuk Draskovic ont participé aux procédés, deux adversaires de Milosevic qui avaient été jusque là totalement incapables de s'unir. Un participant à cette réunion a dit ajourd'hui : "A ce moment l'opposition s'est fait engueuler ." »

« Les adversaires de Milosevic qui voulaient vraiment coopérer se sont mis d'accord sur Kostunica, un homme relativement obscur, comme candidat à la présidence. La discussion s'est terminée sans avoir obtenu le soutien du populiste et imprévisible Draskovic ».

« Environ $30 millions, surtout d'Amérique, ont été dirigés vers le pays via un bureau à Budapest, pour équiper l'opposition pour une campagne électorale avec des ordinateurs, des téléphones et le nécessaire pour des bureaux. Des centaines d'aides électoraux ont été préparés à l'étranger pour leur mission », dit le magazine. Ainsi « le jour de l'élection, l'opposition était si bien équipée et organisée qu'elle pouvait mieux contrôler le résultat de l'élection que Milosevic. Des aides électoraux ont surveillé le triage des votes dans 180 d'environ 9 200 stations et ont envoyé les résultats via leur propre réseau radio au bureau central de l'opposition ».

Le gouvernement allemand a aussi donné des fonds et du matériel (environ 4 millions de marks) pour établir les journaux, stations de radio et stations de télévision de l'opposition, tandis que Deutsche Welle, le télédiffuseur international allemand, a investi environ 10 millions de marks rien qu'en 1999.

La campagne pour assurer une base électorale à l'opposition a pris un nouveau caractère avec la décision d'encourager les sentiments anti-Milosevic dans les provinces yougoslaves. Les hommes politiques, les organisations, et les partis dans les villes qui s'étaient opposé à Milosevic dans les élections de 1996 et 1997 ont reçu une aide financière massive. L'Allemagne y est parvenue en « jumelant » ses propres villes avec celles en Yougoslavie destinées à recevoir de l'aide financière. « Ainsi, environ 45 millions de marks sont arrivés directement dans 40 villes où l'opposition gouverne. Les grandes opérations soutenues par l'Occident ont été surnommées 'l'énergie pour la paix,' 'l'éducation pour la paix', et 'le bitume [servant à bâtir des routes] pour la paix' ».

L'opération, dirigée par l'ancien parlementaire social-démocrate Josef Vosen, comprenait 16 villes allemandes, 41 municipalités europénnes et 4 municipalités en Ohio aux USA. « Les jumelages de villes n'étaient certainement qu'un truc pour cacher le fait que l'Allemagne, comme les autres états, avaient pris le contrôle de l'opposition », conclut Der Spiegel. « Les 16.951.800 marks envoyés en liquide allemand pour les jumelages provenaient vraiment de fonds du ministère des affaires étrangères pour le Pacte de Stabilité. Beaucoup de municipalités allemandes, une fois qu'elles étaient convaincues des mérites du projet, ont même donné quelque chose de plus de leurs fonds municipaux ».

La position de l'opposition s'est vue renforcée par la politique classique du bâton et de la carotte. Le choix présenté au peuple serbe était clair : se tourner vers Kostunica et avoir en l'Occident une source d'argent, ou prêter soutien à Milosevic et faire face à d'autres sanctions et la possibilité d'une nouvelle guerre ».

Le deuxième front de la campagne des puissances occidentales était de s'assurer qu'une section de la police secrète et des forces armées soutiendrait les remplaçants possibles de Milosevic. L'efficacité de cette stratégie est révélée par les rapports détaillant ce qui s'est vraiment passé le 5 octobre.

Le 9 octobre, le journal Guardian a publié un article basé sur un interview avec Zivan Markovic, un ancien soldat des Forces Spéciales de la 63ème brigade d'élite des parachuteurs. Markovic a affirmé que la prise de l'Assemblée Fédérale et des bureaux de la télévision d'état (RTS) était en fait dirigée par plus de 100 soldats anciens et actifs qui l'ont fait en liaison avec des policiers sympathisants qui devaient garder les bâtiments.

« Des forces spéciales anti-terroristes de la police et des groupes d'intervention policière ont participé », a-t-il dit, refusant de commenter des rapports de la presse yougoslave que 10.000 hommes portaient des armes.

Les dires de Markovic sont corroborés par des reportages du New York Times et de la chaîne britannique Channel 4 sur le rôle essentiel joué dans la prise de l'Assemblée Fédérale par la ville de Cacak, distante d'environ 100 kilomètres de Belgrade.

Le maire de la ville, Velig Ilic, est un ancien membre dirigeant du Mouvement de Renouveau Serbe d'opposition dirigé par Vuk Draskovic, et dirige maintenant le Parti de la Nouvelle Serbie. Il a dit aux médias qu'il avait conçu et organisé la prise de l'Assemblée Fédérale en collaboration avec quatre membres haut placés de la force policière d'élite du Ministère de l'Intérieur. Sous leur direction, Ilic a commencé à organiser une équipe de base qui est allée à la capitale au moins un mois avant le 5 octobre.

« Nous avons établi une équipe de jeunes professionels, de parachutistes de l'armée yougoslave, et de jeunes policiers, et nous avons coordonné ceci avec les unités d'élite de la Police du Ministère de l'Intérieur à Belgrade. Nous avons obtenu la participation d'experts en arts martiaux et de boxeurs professionels. Nous avions même des policiers en civil qui assuraient la liaison avec les villes proches », a confié Ilic au New York Times.

Tôt le matin du 5 octobre, 10.000 personnes ont quitté Cacak en convoi ­ filmées par une équipe de Channel 4 ­ et ont joué un rôle clé à Belgrade. Ilic a dit que la prise de l'Assemblée Fédérale elle-même a été préparée avec ses contacts dans la police secrète, qui ont fait de manière que la prise coïncide avec une défection en masse de la police qui devait garder le bâtiment entre 15h00 et 15h30.

Que cet évènement singulier qui caractérisait le mouvement contre Milosevic ait été planifié et coördonné par les puissances impérialistes et la police secrète serbe est révélateur. Loin d'être une démonstration du « pouvoir du peuple », la chute de Milosevic était le produit d'intrigues politiques menées par l'Occident qui ont culminé en l'équivalent moderne d'une révolution de palais, plutôt qu'une révolution démocratique.

Il a été donné à un éditorial de Robert D. Kaplan dans le New York Times du 6 octobre de fournir l'explication la plus directe de la raison pour laquelle les médias occidentaux se sont réjouis le 5 octobre : il s'est vanté du fait que les événements à Belgrade étaient une confirmation du pouvoir des USA.

« L'OTAN est vraiment devenu un seigneur impérial en ancienne Yougoslavie, vu que la puissance historique de la Russie aux Balkans est en déclin Le président Clinton et la secrétaire d'état Madeleine Albright méritent nos félicitations pour avoir appliqué le principe réaliste qu'il faut projeter la puissance pour pouvoir disséminer ses valeurs. Dans les années 30, c'était les nazis qui appliquaient une pression militaire et qui soutenaient les partis politiques locaux des Balkans en fournissant argent, renseignements, presses et autres. On ne doit pas donc être surpris si des idéaux fascistes dominaient ».

Kaplan ajoute que « Nous ne devons pas nous faire d'illusions et penser que la création de sociétés ouvertes dans les Balkans et ailleurs soit forcément un processus naturel : c'est plutôt le résultat direct de l'expansion de l'autorité impériale américaine ­ bien qu'elle soit douce et non proclamée ouvertement ­ et du fait que les peuples locaux comprennent qu'il y va de leurs intérêts de s'y accomoder ».

L'Occident a pu manipuler les évènements politiques en Yougoslavie à un tel degré seulement grâce au caractère profondément réactionnaire du régime Milosevic. Avec les autres dirigeants ethno-nationalistes qui sont arrivés au pouvoir dans les années 80, son chauvinisme serbe a préparé la division de la Yougoslavie selon l'ethnicité, la pénétration économique du capital occidental, et les conflits sanglants qui ont suivi entre les différents groupes ethniques des Balkans.

Même si le régime de Milosevic méritait pleinement de périr, la manière par laquelle il est tombé n'est pas un détail sans importance. Un vrai renouveau démocratique et social aux Balkans ne peut pas avoir lieu sous la tutelle politique des puissances occidentales et de leurs collaborateurs sur place. Il nécessite une mobilisation unifiée et indépendante de la classe ouvrière à travers toute la région. Si un tel mouvement populaire vraiment démocratique naissait, il ne rencontrerait que de l'hostilité de tous ceux dans les médias qui ont applaudi le 5 octobre.

Sources WSWS

 

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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 01:59

 

 

Le Kosovo et la crise de l'Alliance atlantique

 

Par Peter Schwarz


Le 1er septembre 1999

 

Au lendemain de la guerre du Kosovo, de nouveaux indices dévoilant les tensions explosives qui faisaient rage au sein de l'OTAN pendant la guerre ne cessent d'apparaître dans des documents publics.

C'est ainsi que lors d'une émission télédiffusée sur la BBC le 20 août, le sous-ministre des Affaires étrangères des États-Unis, M. Strobe Talbott a déclaré que les divergences d'opinion étaient devenues si prononcées « qu'il aurait été vraiment très difficile de préserver l'union et la résolution de l'Alliance » si le président yougoslave Slobodan Milosevic n'avait pas capitulé le 3 juin. « Je pense que c'est une bonne chose que le conflit se soit alors terminé » a-t-il ajouté.

Le commandant suprême de l'OTAN, le général américain Wesley Clark a reconnu lors de la même émission qu'il avait en partie ignoré les objections soulevées par les gouvernements allemand, grec, français et italien à propos du bombardement d'objectifs civils tels que les stations de télévision et les édifices gouvernementaux : « Je n'ai pas toujours écouté ceux qui voulaient épargner certains objectifs ».

Pendant la guerre, des experts en politique étrangère étaient déjà parvenus à la conclusion que l'unité de l'OTAN était en jeu et que son maintien était devenu l'une des raisons les plus importantes pour la poursuite de la guerre.

Ancien haut fonctionnaire de la Maison Blanche et du US State Department, Peter W. Rodman a confié au périodique américain Foreign Affairs : « à la lumière du but visé dans cette guerre, l'unité de l'OTAN n'aurait pu empêcher les accusations et les récriminations de fuser de part et d'autre de l'Atlantique si la conclusion du conflit avait été différente du résultat final attendu. L'enjeu stratégique était devenu énorme pour l'Alliance ».

Toujours selon Rodman, si les résultats de la guerre n'avaient pas correspondu aux attentes, les divergences entre les États-Unis et l'Europe auraient inévitablement été amplifiées : « avant la crise, l'UE s'était déjà engagé à créer sa Politique étrangère et de sécurité commune pour exercer son autonomie à l'égard des États-Unis. La désillusion au Kosovo les entraîneraient à poursuivre leurs efforts avec un esprit de vengeance. Rodman poursuit : une victoire au Kosovo assurera la primauté de l'OTAN dans l'avenir de l'Europe, démontrant indubitablement que l'OTAN constitue l'institution de sécurité indispensable et prééminente du continent ».

La revue spécialisée en affaires militaires Jane's Defence Weekly arrivait aux mêmes conclusions dès la fin de la guerre : « dans l'éventualité où l'OTAN n'aurait pas atteint ses objectifs, il est facile d'imaginer le déferlement de récriminations qui aurait suivi... Les débris politiques de la campagne stérile se seraient confondus aux débris matériels de la Serbie écrasée et du Kosovo en ruine... Il aurait été bien difficile de voir dans l'OTAN autre chose qu'un ballon crevé dominé par une superpuissance isolée et refusant de prendre des risques. Toute menace éventuelle aurait été inimaginable. L'influence occidentale dans la conduite des affaires internationales aurait diminué d'autant. » Selon la même source, la reddition de Belgrade qui a été obtenue principalement en raison des pressions russes a épargné à l'OTAN une crise profonde et une scission possible.

Le recul de Milosevic a été accueilli avec soulagement des deux côtés de l'Atlantique. Tant aux États-Unis qu'en Europe, les cercles dirigeants sont en général favorables à l'idée de maintenir l'OTAN. Pour les États-Unis, l'Alliance reste son seul « lien institutionnel » avec l'Europe, qui, pour reprendre Peter W. Rodman dans l'article cité plus haut, « continue d'être d'intérêt vital pour les États-Unis ». Pour l 'Europe, un désaccord ou même une scission au grand jour avec les États-Unis comprend d'énormes risque actuellement. Car les gouvernements européens dépendent toujours en effet de leur collaboration militaire avec les États-Unis pour assurer la réalisation de leurs intérêts politiques et économiques sur la scène mondiale. Une scission dans l'OTAN porterait en son sein le risque d'une confrontation armée éventuelle tôt ou tard avec les États-Unis.

La question reste néanmoins posée : la victoire au Kosovo a-t-elle vraiment résolu les tensions au sein de l'OTAN à long terme ? La victoire sur Belgrade a-t-elle vraiment renforcée l'Alliance atlantique ?

Trois mois après la fin de la guerre, il est possible de répondre à ces questions par un « non » sans équivoque. Les frictions, les conflits et les récriminations mutuelles au sein de l'OTAN sont en effet repartis de plus belle. L'appel de l'Europe à « se libérer de l'esclavage de l'OTAN" (Süddeutsche Zeitung du 17 août) résonne en effet de plus en plus fort.

L'OTAN et l'UCK

C'est au Kosovo même que les tensions au sein de l'OTAN sont les plus évidentes. L'idée que l'occupation militaire apporterait la paix dans la région s'est révélée n'être qu'illusion insouciante. La victoire de l'OTAN est en fait un désastre. Suite au retrait des troupes yougoslaves, le Kosovo regorge en effet de contradictions explosives.

L'expulsion systématique des Serbes et des Gitans - des 200 000 habitants de souche non albanaise d'avant la guerre, le Kosovo n'en contient plus que 30 000 - n'est que le dernier des problèmes de l'OTAN. Bien que cette fuite était prévisible, il aurait été naïf de penser que les responsables de l'OTAN auraient agit autrement de toutes façons.

Néanmoins, cette expulsion massive dément la propagande officielle selon laquelle cette guerre a été menée pour la défense des droits de l'Homme et pour mettre fin au nettoyage ethnique. C'est pourquoi les dernières expulsions ont été condamnées. Mais en pratique, l'OTAN ne fait rien pour les empêcher. Certains témoignages révèlent même que les autorités se sentent soulagées qu'au moins ce problème soit en train d'être « résolu ».

La question de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) est encore plus grave que l'expulsion de la population non albanaise. L'OTAN est en effet entrée en conflit à plusieurs reprises avec l'UCK au cours des dernières semaines.

Depuis le retrait de l'administration et des forces militaires serbes, l'UCK a systématiquement comblé le vide laissé derrière. Elle s'est emparé des postes administratifs laissés vacants, assume les fonctions de police et autres, en plus d'avoir mis la main sur les usines, les propriétés et autres biens qui relevaient auparavant de l'État serbe.

L'UCK n'a accepté que partiellement l'autorité de l'administration établie par l'OTAN et elle a fréquemment organisé des manifestations contre les troupes de la KFOR, notamment à Kosovoska Mitrovica, où les troupes françaises ont dispersé des manifestants albanais qui s'apprêtaient à déferler sur un quartier majoritairement serbe, de même qu'à Orahovac contrôlée par l'Allemagne où des manifestants ont tenté d'empêché le stationnement de troupes russes de la KFOR.

L'OTAN se retrouve maintenant aux prises avec un dilemme. Si elle cède à l'UCK et permet l'organisation de son règne sans supervision au Kosovo, elle risque une nouvelle expansion de la crise dans les Balkans. Le but de l'UCK est en effet la création d'un Kosovo indépendant et d'une Grande Albanie qui comprendrait des parties de la Macédoine, de la Grèce et de l'Albanie. La réalisation de cet objectif entraînera inévitablement des conflits sanglants dans ces pays et dans les régions avoisinantes. Si d'un autre côté l'OTAN sévit contre l'UCK, cela entraînera des confrontations sanglantes au Kosovo même. L'OTAN pourrait alors se retrouver dans une débâcle similaire à celle de la Somalie où les troupes internationales se sont retirées en pleine guerre civile.

Plusieurs autres facteurs viennent compliquer la situation. D'abord, l'UCK est tout sauf un mouvement unifié. Par conséquent, elle est difficile à contrôler. Quinze partis différents sont en effet représentés dans le « gouvernement provisoire » du leader de l'UCK Hashim Thaci. Il n'est pas rare d'ailleurs que des accords conclus au niveau de la direction soient ignorés à l'échelon local. Ensuite, il existe des rapports étroits entre l'UCK et la mafia albanaise qui est bien connue pour son manque de scrupules et sa prédilection pour la violence. Et enfin, l'UCK collabore étroitement avec le gouvernement de Pandeli Majko de l'Albanie voisine, alors que l'opposition au Kosovo formée par le KDM (Mouvement démocratique du Kosovo) d'Ibrahim Rugova collabore avec l'opposition albanaise de Sali Berisha. Des unités du KDM sont notamment soupçonnées d'avoir participé à une tentative de putsch dirigée par Berisha à Tirana, la capitale de l'Albanie, en septembre 1998. Ainsi, le conflit du Kosovo pourrait très bien s'étendre à l'Albanie, et vice versa.

C'est sur ce fond de situation tendue que les récriminations mutuelles au sein de l'OTAN se sont intensifiées. D'abord, les puissances européennes qui ont donné le ton pour l'imposition du pouvoir civil sous l'égide de l'ONU ne sont pas prêtes à partager le pouvoir avec l'UCK. Ensuite, la position des États-Unis est pour le moins ambiguë.

L'UCK se base ouvertement sur le soutien que lui accorde les États-Unis qui sont derrière la proéminence politique de l'organisation. C'est ainsi que des slogans pro-américains ont été scandés lors de manifestations contre des unités françaises et russes de la KFOR. De leur côté, les États-Unis n'ont rien fait pour éliminer l'impression qu'ils soutiennent l'UCK.

Lors des négociations de Rambouillet qui ont précédé la guerre, le US State Department a favorisé l'UCK comme partenaire de négociation, ce qui lui permettait de lancer un ultimatum à Belgrade, chose que l'UCK n'était pas en mesure de faire.

Avant cela, l'Armée de libération du Kosovo menait ses actions dans la clandestinité. En Allemagne par exemple, le noyau du mouvement formé par le KPM (Mouvement populaire du Kosovo) pro-Enver Hoxha était sur le point d'être interdit. Mais depuis Rambouillet, le leader de l'UCK Thaci a pu entretenir des rapports étroits avec James Rubin, l'attaché de presse du US State Department, avec lequel il s'est d'ailleurs lié d'amitié lors de ces pourparlers. C'est ainsi que dans ses différends avec l'administration de l'ONU, Thaci a régulièrement pu faire appel à Rubin qui, selon certains, lui aurait assuré que l'UCK assumerait éventuellement le rôle dirigeant dans le maintien de l'ordre au Kosovo.

Le KDM de Rugova

Les puissances européennes mettent actuellement tous leurs espoirs sur le rival de Thaci, Ibrahim Rugova du KDM. Au début du mois d'août, le représentant français de l'ONU Bernard Kouchner a personnellement convaincu Rugova de travailler au sein du conseil de transition que celui-ci avait boycotté jusque là simplement à cause de l'antipathie qu'il nourrissait à l'égard de Thaci. Il s'agit de l'organisme qui conseille l'autorité de l'ONU. Selon Le Monde, Kouchner a justement besoin des services de Rugova pour faire contrepoids à l'UCK.

Le 15 août, Rugova a reçu le « prix de la Tolérance » décerné par la ville de Münster en Allemagne. Les origines de ce prix remontent à 1648, date de l'accord de paix qui mit fin à la guerre de Trente Ans dans ce pays. Parmi les membres du jury de sélection figuraient le président du parlement allemand Wolfgang Thierse (parti social-démocrate) et son prédécesseur, Rita Süßmuth (Union démocrate chrétienne), deux importants représentants de l'État allemand. À cette occasion, la députée de Thierse, Antje Vollmar (Bündnis 90/Verts) a louangé Rugova comme le Gandhi ou le Mandela du Kosovo et s'en est pris avec véhémence aux États-Unis pour leur soutien à l'UCK.

Il est « tout à fait incompréhensible qu'un groupe qui, depuis 1997, est reconnu avant tout pour avoir assassiné des représentants de l'État serbe, puisse être accepté dans des discussions diplomatiques. L'UCK est un mouvement gauchiste qui fonctionne exclusivement sur la base de la violence ». L'abandon du mouvement pacifiste au Kosovo (incarné par le KDM de Rugova) est l'un des « coups bas » qui ont rapidement mené à la guerre au Kosovo.

Rugova est loin d'être ce pacifiste célébré en Europe. Il suffit d'examiner les rapports entretenus entre le KDM de Rugova et Sali Berisha en Albanie. Pendant qu'il a occupé le pouvoir à Tirana, ce dernier est loin de s'être fait remarquer pour ses qualités de démocrate. De plus, depuis qu'il a établi son propre fief indépendant dans le nord de l'Albanie, cette région est devenue une plaque tournante pour le trafic de la drogue et l'immigration clandestine.

Le KDM de Rugova est la voix des vieilles couches influentes et possédantes déjà établies des Kosovars. Par conséquent, ce parti a toujours cherché à s'entendre avec Belgrade. Par contre, l'UCK incarne les nouveaux riches parvenus et les éléments écartés de la société qui voient dans la scission brutale avec Belgrade le meilleur moyen pour s'enrichir rapidement.

À l'instar de l'UCK, le KDM est également divisé en factions rivales. Bujar Bukoshi qui avait autrefois été désigné par Rugova comme premier ministre de son gouvernement clandestin, s'est éloigné depuis de son ancien chef. Tout l'argent recueilli par le gouvernement clandestin auprès des exilés albanais - selon les rapports, la somme amassée varierait entre 1 million et 100 millions de deutsche marks - est contrôlé par Bukoshi qui jusqu'à présent a refusé de donner l'argent à Rugova ou au gouvernement provisoire dirigé par Thaci. Mais quelles que soient les différences qui opposent les partis et les fractions, ces dernières relèvent moins des questions politiques ou idéologiques que des questions d'influence, de propriété et d'argent. Et que ces différences aient pu mener à d'importants désaccords entre les membres de l'OTAN démontre combien les tensions sont devenues tendues.

Le rôle des Nations Unies

Tout comme ce fut le cas pendant la guerre, la question du rôle des Nations Unies est au coeur du conflit. L'OTAN a commencé cette guerre sans permission des Nations Unies, ce qui constitue une violation flagrante des lois internationales actuelles. Au cours de la guerre, l'Allemagne a notamment exercé des pressions pour que les Nations Unies occupent un rôle plus important dans le conflit. Son but était d'empêcher une rupture totale avec la Russie qui a vu son droit de veto à l'ONU contourné par l'OTAN, mais également que l'ONU ne soit totalement discréditée. Du point de vue européen, l'organisation mondiale peut en effet représenter un contrepoids appréciable à la domination américaine au sein de l'OTAN.

Puisque Tchernomyrdine, l'envoyé spécial d'Eltsine a joué un rôle majeur dans l'obtention de la capitulation de Belgrade, l'OTAN a bien été obligée de céder à l'insistance de Moscou qui tenait à ce que ce soit les Nations Unies qui assument la responsabilité de l'administration de transition devant être mise sur pied au Kosovo. Mais depuis, et malgré la lente progression de son autorité, l'ONU a été blâmée, notamment par les États-Unis pour les problèmes au Kosovo.

De hauts responsables du gouvernement des États-Unis sont allés jusqu'à annoncer que le succès ou l'échec de la mission au Kosovo allait décider du sort même de l'ONU. C'est ainsi que dans un article intitulé « Ultimatum de Holbrooke : livrez la marchandise ou disparaissez », le magazine Newsweek citait Richard Holbrooke, spécialiste des Balkans récemment nommé ambassadeur des États-Unis à l'ONU : « l'avenir de l'ONU lors de crises internationales sera déterminé en grande partie par ce qu'elle accomplira au Kosovo ». Toujours dans Newsweek, un autre haut fonctionnaire américain a déclaré « s'il l'ONU échoue, plus personne ne lui accordera dorénavant de tâches importantes à accomplir ».

Holbrooke n'est pas perçu comme un ami de l'ONU. Selon les déclarations du Suédois Carl Bildt, l'un des principaux représentants de l'ONU dans les Balkans, lors des pourparlers sur la Bosnie menés par Holbrooke et qui se sont tenus à Dayton en 1995, le nom de l'ONU n'a pas même été mentionné une seule fois. Le Washington Post a cité Bildt : « je me souviens que lors des pourparlers de Dayton, personne ne parlait de l'ONU. Les choses que nous devions faire pour éviter toute association aux Nations Unies étaient tout simplement inimaginables ».

Le gouvernement allemand a réagi aux menaces proférées contre l'ONU en dépêchant Tom Koenigs, l'un des proches collaborateurs du ministre allemand des Affaires étrangères Joshka Fischer, pour travailler avec le responsable français de l'administration de l'ONU au Kosovo. Koenigs assume depuis la responsabilité de la mise sur pied de l'autorité civile et policière. L'amitié de Koenigs et de Fischer remonte à l'époque du squattage des logements, des combats de rues et des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam en Allemagne. Il dirigeait alors le cabinet de Fischer situé à Essen lorsque ce dernier était ministre de l'environnement. Par la suite, il est devenu trésorier de la ville de Francfort, où il a appliqué des compressions drastiques dans les dépenses, ce qui lui a valu de devenir le porte-parole du courant droitiste au sein des Verts. Pour pouvoir dissiper les craintes des États-Unis à propos de sa nomination, Koenigs doit maintenant agir comme l'homme de main implacable garant de la loi et de l'ordre au Kosovo.

La division au sein de l'OTAN

Les tensions au sein de l'OTAN ont certes été attisées par la crise au Kosovo, mais les divergences sont beaucoup plus profondes. Dans la mesure où l'Alliance agissait autrefois sur un plan purement défensif, il était possible de surmonter les différences politiques avec relativement de facilité. Mais depuis l'effondrement du Pacte de Varsovie et de l'Union Soviétique, le rôle de l'OTAN s'est fondamentalement transformé. D'alliance territoriale défensive, l'OTAN est maintenant devenue une organisation d'intervention à l'échelle mondiale qui représente les intérêts des pays membres à l'extérieur de leur sphère territoriale.

À cet égard, la crise du Kosovo marque une étape. Pour la première fois en effet, l'OTAN est sorti de son territoire pour attaquer un pays souverain et lui imposer sa volonté. Cette guerre constitue également une répétition générale en prévision d'autres interventions similaires ailleurs dans le monde, notamment dans la région conflictuelle et riche en ressources naturelles du Caucase et de la mer Caspienne.

Bien que les partenaires au sein de l'OTAN se soient entendus pour unir leurs efforts afin de s'établir au Kosovo, ils seront cependant incapables d'harmoniser éternellement leurs différends économiques et stratégiques. Il est impensable en effet que le vaste territoire ouvert à la pénétration du capital international suite à la chute de l'Union Soviétique puisse être divisée pacifiquement entre les grandes puissances. Même en voulant ignorer l'importance stratégique de la région qui constitue le point de passage entre l'Asie et l'Europe, il n'en demeure pas moins que des milliards de dollars ont déjà été consacrés à la construction d'infrastructures pour le transport et l'exploitation des immenses réserves de pétrole et de gaz que recèle la région de la mer Caspienne.

Un autre facteur important dont il faut tenir compte, c'est le changement fondamental survenu dans les rapports entre les diverses puissances au sein de l'OTAN au cours des dix dernières années. La réunification de l'Allemagne a en effet transformé ce pays auparavant restreint géopolitiquement en puissance dominante de l'Europe une fois de plus. En outre, avec l'introduction de l'euro comme monnaie unique et les efforts menés pour mettre sur pied un capacité de défense européenne, l'Europe apparaît de plus en plus comme une concurrente et une rivale des États-Unis.

Il en résulte que l'OTAN est inexorablement divisée. Cette situation est clairement exprimée dans les tensions qui se développent au Kosovo. L'action de politiciens isolés pourra certes accélérer ou ralentir ce processus, mais ne pourra point l'arrêter.

Et c'est ici que repose le sens profond de la guerre au Kosovo. Contrairement aux déclarations des propagandistes belliqueux, cette guerre n'a rien à voir avec l'utilisation de la force militaire pour défendre les droits de l'Homme, pas plus qu'elle ne constitue un pas vers l'établissement d'une communauté internationale cosmopolite. L'horrible réalité qui règne actuellement au Kosovo occupé suffit à donner le coup grâce à ce type de propagande.

Ce qui distingue la guerre du Kosovo, c'est son rôle d'inauguration de nouvelles guerres dans lesquelles les tensions entre les grandes puissances ne peuvent qu'inévitablement s'accroître. La guerre et sa conclusion rappellent le début du siècle. À cette époque en effet, les grandes puissances s'étaient aussi alliées dans une intervention conjointe pour la « défense de la civilisation » lors de la suppression de la révolte des Boxers en Chine. Mais quatorze ans plus tard, ces mêmes puissances s'entre-déchiraient dans ce qui allait être alors la plus grande boucherie de l'histoire.

Le contrepoids à l'effondrement de l'Alliance atlantique ne peut venir que de la base, non pas des gouvernements, mais bien des peuples mêmes, par l'unification des travailleurs européens et américains dans une lutte commune pour construire une société socialiste véritablement humaine.

Voir aussi:


Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans 14 juin 1999

Pourquoi l'OTAN est-il en guerre contre la Yougoslavie ? Domination mondiale, pétrole et or 24 mai 1999

 

 

Sources WSWS

 

 

Posté par Adriana Evangelizt 


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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 01:43

 

Brèches sur le front de la propagande des médias :

grossières exagérations des histoires d'atrocités au Kosovo


Par Barry Grey

Le 6 juillet 1999

 

Au cours des derniers jours, il a été fait mention de divers rapports dans les médias américains relativement au caractère foncièrement exagéré et mensonger des déclarations des dignitaires américains à propos des atrocités serbes contre les Kosovars albanais. Le 28 juin, le Detroit Free Press publia en effet un article de la plume du correspondant à l'étranger Lori Montgomery à Prizren, intitulé : « Aucune preuve de la politique de viol collectif appliquée au Kosovo : les agressions relevées seraient des actes isolés commis par des Serbes ». Il y est écrit : « Les dignitaires occidentaux ont accusé les soldats serbes de violer les femmes d'origine albanaise comme politique de guerre. Bien que plusieurs témoignages crédibles font foi d'agressions commises par des militaires serbes, il apparaît maintenant que le viol était rarement une pratique systématique et que les allégations de 'camps de viol' et 'hôtels de viol' ne seront jamais prouvées. »

« Tant le long de la frontière albanaise du Kosovo, région où des dignitaires américains prétendaient pourtant en avril dernier que les militaires serbes violaient et tuaient les femmes dans une base militaire près de la ville de Djakovica située au sud-ouest, que dans un hôtel de la ville de Pec à l'ouest, très peu d'indices pouvant faire croire à la perpétration possible d'abus sexuels ont été retrouvés. »

Trois jours plus tard, le quotidien USA Today titrait en première page « Les conditions au Kosovo ont été exagérées ». L'article commence ainsi : « Bien des chiffres utilisés par l'administration Clinton et l'OTAN pour décrire les conditions vécues par les Albanais du Kosovo nous apparaissent grandement exagérés maintenant que les forces alliés prennent le contrôle de la province. » Plus loin, le quotidien cite le président du comité du renseignement de la chambre des représentants Porter Goss, un républicain critique de la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN : « Certes des atrocités ont été commises, mais jamais dans les proportions qui ont été avancées. »

L'article poursuit en faisant remarquer que les déclarations américaines selon lesquelles jusqu'à 100 000 Albanais d'origine ethnique auraient été tués ont été remplacées par des évaluations officielles de 10 000. Ces chiffres démentent la déclaration faite par Clinton devant un groupe de vétérans en mai selon laquelle 600 000 Albanais d'origine ethnique étaient « piégés au Kosovo, sans abri et nourriture, terrifiés de retourner chez eux, ou encore ensevelis dans des fosses communes creusées par leurs bourreaux mêmes ». L'article continue en signalant que des milliers de Kosovars se sont en effet cachés pendant la guerre mais qu'il n'existe aucune preuve qu'ils mourraient de faim ou qu'ils étaient sans abri. L'article dément également que le bétail et les récoltes du Kosovo aient été détruites par les forces serbes, comme cela a été fréquemment rapporté.

Le soir même, l'émission d'information télévisées NBC Nightly News diffusa une partie d'un reportage de la correspondante à l'étranger Andrea Mitchell reprenant les mêmes propos. Mitchell y qualifiait les rapports faits en temps de guerre relatifs aux nombre de Kosovars tués comme étant de « grossières exagérations » et déclarait que les dignitaires évaluaient maintenant le nombre de civils morts au Kosovo depuis le déclenchement des bombardements de l'OTAN le 24 mars dernier entre 3 000 et 6 000.

Ces rapports ont été tout simplement ignorés par le le New York Times et le Washington Post, qui avaient appuyé avec enthousiasme le bombardement de la Yougoslavie et vendu les allégations de meurtres et de viols collectifs, ainsi que de génocide, utilisées par le gouvernement pour justifier la guerre et manipuler l'opinion publique.

Il est révélateur qu'aucun des dignitaires américains cités dans le USA Today et sur les ondes de NBC News n'ont défendu la véracité de leurs déclarations antérieures. Ils ont plutôt présenté ces inexactitudes flagrantes comme de simples erreurs honnêtes et inévitables. Le représentant du Département d'État James Foley a ainsi déclaré à NBC News que le gouvernement n'avait d'autre choix que de se baser sur les témoignages des réfugiés. Mike Hammer, porte-parole du Conseil de sécurité nationale a déclaré pour sa part à USA Today qu'il n'y avait eu aucune tentative de tromper qui que ce soit. L'administration Clinton a réalisé que « dans une campagne de ce type, il y a beaucoup d'incertitudes ».

Bien entendu, il n'y avait rien d'&laqno; incertain » dans ces rapports de meurtres et de viols en série du président Clinton, de la secrétaire d'État Madeleine Albright, du secrétaire à la Défense William Cohen et d'autres dignitaires de moindre importance. Leurs rapports ont été présentés au peuple américain et à l'opinion publique internationale comme des faits et non des spéculations.

Kenneth Bacon, porte-parole du secrétaire à la Défense, a déclaré à USA Today que les « meilleures évaluations disponibles » avaient été utilisées. Il a défendu les comparaisons faites entre le président yougoslave Slobodan Milosevic et Hitler, ajoutant « je ne pense pas que l'on puisse dire que tuer 100 000 personnes est 10 fois plus répugnant moralement qu'en tuer 10 000. »

Ce cynisme pseudo-moralisateur est bien caractéristique de la campagne officielle en soutien à la guerre. Depuis le début, les partisans des bombardement ont cherché à intimider et à étouffer toute opposition en qualifiant les critiques de l'OTAN de défenseurs de Milosevic et de partisans de la « purification ethnique ». Mais la réponse de Bacon entraîne la question suivante : s'il ne s'agit que d'un question de morale abstraite et que l'importance des atrocités est sans importance, pourquoi alors recourir à l'exagération et à la falsification systématiques ?

Parmi les personnes interviewées dans l'extrait de NBC news, l'ancien congressiste démocrate Lee Hamilton, malgré son cynisme tout aussi présent, n'en a pas moins été un peu plus franc. Il a en effet expliqué qu'il y avait toujours une tendance en temps de guerre à démoniser l'ennemi de façon à fouetter l'opinion publique dans le sens voulu.

Les propres déclarations de Clinton pendant et après la guerre rendent clair que ce qui est en jeu dans la présentation officielle des événements au Kosovo, ce n'est pas de rendre publiques les meilleures évaluations disponibles, mais bien d'utiliser les vastes ressources du gouvernement et des médias serviles pour désorienter le public et l'amener à penser que les atrocités serbes étaient d'une telle magnitude -atteignant le niveau même du génocide - qu'elle justifiaient la destruction aérienne des centrales électriques, des raffineries de pétrole, des ponts, des systèmes d'aqueducs, des écoles, des hôpitaux et même des installations de télévision, le tout accompagné de milliers de morts civiles.

Quelques jours seulement après le début des bombardements de l'OTAN, Clinton a décrit l'offensive serbe qui en a découlé au Kosovo comme une tentative d'exterminer toute la population kosovare albanaise. Dans un discours radiodiffusé depuis le bureau oval le 3 avril, Clinton a déclaré que « l'objectif froidement calculé de Milosevic est de garder le Kosovo tout en le vidant de sa population ». Douze jours plus tard, il déclarait devant l'American Society of Newspaper Editors que Milosevic était « déterminé à écraser toute résistance à son règne même si cela signifiait la transformation du Kosovo en désert inculte. »

Puis le 5 mai, dans un discours à la base aérienne de Spangdahlem en Allemagne, il ajouta à la liste des crimes serbes l'établissement de camps de concentration, une pure invention. Lors d'un autre discours prononcé le jour du Memorial Day le 31 mai, il compara Milosevic à Hitler en déclarant que le gouvernement serbe, « tout comme celui de l'Allemagne nazie, a pris le pouvoir en partie en entraînant la population à regarder de haut les gens d'autres origines ou ethnies et à croire que ces dernières n'ont aucun droit de vivre. » Puis le 11 juin, à la veille du déploiement des troupes de l'OTAN au Kosovo, Clinton décrivit les actions des Serbes comme une « tentative d'effacer toute présence des habitants sur un territoire qui est le leur et de s'en débarrasser, morts ou vifs. »

Depuis le retrait des forces serbes, la rhétorique de Clinton est devenue, autant que cela puisse être encore possible, encore plus déchaînée. Même alors que l'OTAN a discrètement revu à la baisse ses « évaluations » d'albanais tués, Clinton n'a cessé de répéter que les preuves de mort et de destruction au Kosovo étaient « encore pire qu'imaginées. » Dans une interview accordée à la télévision russe le 20 juin, il déclara : « nous n'avons qu'essayé d'arrêter la purification ethnique et le génocide. » Deux jours plus tard, dans un discours devant des troupes de la KFOR en Macédoine, il parla de « jeunes filles violées en série ».

Lors de la conférence de presse de la Maison Blanche du 25 juin, Clinton a déclaré tout simplement que si Milosevic restait au pouvoir, cela signifierait que les serbes sont collectivement responsables des atrocités infligées aux Kosovars albanais. Justifiant son opposition à l'aide occidentale pour la reconstruction de la Serbie, il déclara « ils [les Serbes] auront à décider de soutenir ou non le pouvoir de Milosevic, s'ils croient que c'est acceptable que des dizaines de milliers de personnes aient été chassées de leur maison et tuées, que toutes ces petites filles aient été violées et que tous ces petits garçons aient été tués ».

La fonction de ces déclarations d'atrocités aussi exagérées et souvent non fondées, incessamment répétées et renforcées par les techniques de manipulation médiatique des plus modernes et sophistiquées, est d'annihiler les facultés critiques du public. Le but n'est pas tant de convaincre que d'aliéner et de tromper, et par conséquent d'obtenir sinon un appui actif, du moins un assentiment passif.

Toutefois, la falsification n'est pas simplement un problème d'histoires d'atrocités et de statistiques exagérées. Il y a en effet eu des crimes terribles qui ont été commis contre des Kosovars innocents, et sur une grande échelle. Mais ce qui est tout aussi décisif dans la machine de propagande de guerre américaine, c'est l'isolement des événements du Kosovo de leur contexte véritable et l'élaboration d'une version complètement suffisante et tordue de l'histoire récente de la Yougoslavie. Seule sur cette base les événements violents et tragiques du Kosovo peuvent-ils être attribués à des motifs et des machinations démoniaques d'un seul homme, le nouvel Hitler, Slobodan Milosevic, et le rôle des États-Unis et des autres puissances impérialistes passé sous silence.

Selon Clinton et ses alliés de l'OTAN, toute la tragédie et l'agitation de la dernière décennie en ex-Yougoslavie sont le résultat des plans de Milosevic pour forger la grande Serbie aux dépens, et même en passant par l'extermination des Croates, des Bosniaques musulmans et des Albanais du Kosovo. Que Milosevic est un nationaliste serbe et que le chauvinisme grand serbe soit une force politique réactionnaire sont des truismes. Mais cela ne correspond qu'à un côté de la médaille.

Ce qui est passé sous silence, c'est le rôle nuisible et destructeur joué par les institutions financières dominées par les États-Unis, tel le Fonds Monétaire International, qui ont imposé des politiques d'austérité et de marché capitalistes en Yougoslavie tout au long des années 80, entraînant ainsi chômage et pauvreté et affaiblissant les fondements économiques de l'État fédéral yougoslave. Ces politiques ont encouragé la croissance de tendances nationalistes parmi les divers groupes ethniques.

En 1991 et en 1992, les puissances européennes et les États-Unis ont soutenu la sécession de trois républiques yougoslaves ­ la Slovénie, la Croatie et la Bosnie -sans même permettre à l'ensemble du peuple yougoslave de s'exprimer à ce sujet, ou la moindre négociation avec Belgrade pour assurer les droits des imposantes minorités serbes croates et bosniaques. Ces dernières se sont soudainement retrouvées privées de leurs garanties constitutionnelles et dominées par des régimes nationalistes hostiles. Comme beaucoup l'ont prédit, le résultat inévitable fut l'éclatement de la guerre civile.

Le nationalisme croate de Tudjman, le nationalisme musulman d'Izetbegovic et le nationalisme albanais de l'armée de libération du Kosovo sont tout autant intolérants et réactionnaires que les politiques de Milosevic. Au cours des guerres civiles successives en Croatie, en Bosnie et au Kosovo, tous les côtés, pas seulement les Serbes, ont appliqué les méthodes de la « purification ethnique ».

Ce qui a fait de Milosevic le candidat parfait à la dénomination et à détruire, c'est la conclusion à laquelle sont arrivés les Etats-Unis, à savoir que le nationalisme serbe se mettait en travers de leurs interets stratégiques dans les Balkans. C'est ainsi que Washington en est venu à soutenir politiquement et militairement, et à financer les cliques nationalistes en Croatie, en Bosnie et au Kosovo comme instruments de sa politique dirigée contre la Serbie. Au Kosovo, cette intervention a d'abord pris la forme du soutien clandestin de la CIA à l'UCK il y a de cela plusieurs années déjà afin de mener la lutte armée pour la sécession de la province de la Serbie.

Voilà le véritable contexte dans lequel les États-Unis ont décidé d'aller en guerre. Les bombardements des États-Unis et de l'OTAN, ajoutés à la lutte qui faisait rage entre Belgrade et l'UCK, ont créé les conditions pour l'éclatement à grande échelle de la violence serbe contre les Albanais, et les représailles des Albanais contre les Serbes qui ont suivi le retrait des forces yougoslaves du Kosovo.


Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans 14 juin 1999

Pourquoi l'OTAN est-il en guerre contre la Yougoslavie ? Domination mondiale, pétrole et or 24 mai 1999

Sources WSWS

 

Posté par Adriana Evangelizt

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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 09:23

 

 

La « thérapie de choc » du FMI et la recolonisation des Balkans

 

Par Nick Beams

 
Le 17 avril 1999

 

Lors des guerres balkaniques de 1912-13, Léon Trotsky écrivit : « Tant en politique que dans notre vie personnelle, il n'y a rien de plus mesquin ­ ni de plus vain ­ que de moraliser. Plusieurs y trouvent néanmoins leur satisfaction car cela leur permet d'ignorer le mécanisme objectif des événements ».

Dans les tonnes de matériel imprimé et les millions d'heures de programmation télévisée consacrées à la crise des Balkans depuis le démembrement de la fédération yougoslave en 1991, il y a eu peu de couverture, et encore moins d'analyse sur les causes sous-jacentes à cette crise.

Il n'est pas difficile de trouver les raisons de ce silence. Une telle analyse révélerait en effet que derrière l'écran de fumée de la propagande à propos des préoccupations « humanitaires » pour le sort des réfugiés et des victimes du « nettoyage ethnique », se cachent de puissants processus économiques qui alimentent l'escalade de l'intervention militariste des puissances impérialistes.

Dans son analyse de l'accord de Dayton effectuée en novembre 1995 sur la Bosnie-Herzégovine, l'auteur canadien Michel Chussodovsky écrivait : « L'éclatement de la fédération yougoslave est directement relié au programme de restructuration macro-économique imposé au gouvernement de Belgrade par ses créanciers de l'extérieur. Adopté en plusieurs étapes depuis 1980, ce programme a contribué à déclencher l'effondrement de l'économie nationale qui a mené à la désintégration du secteur industriel et au démantèlement graduel de l'État providence. Les tendances séparatistes alimentées par les divisions sociales et ethniques ont justement pris leur élan pendant une période d'appauvrissement brutal de la population yougoslave. » [1]

Dans son étude de 1995 sur la crise des Balkans effectuée pour le compte du Brookings Institute, Susan Woodward conteste le scénario de Washington selon lequel des « États indésirables » sont apparus dans le monde de l'après-guerre froide avec à leur tête de « nouveaux Hitlers » tels Saddam Hussein en Iraq et Slobodan Milosevic, qui défient toutes les normes du comportement civilisé et devant être punis pour protéger ces dernières et les innocents. » [2] Elle insiste sur le fait que l'éclatement de la Yougoslavie n'est aucunement le résultat de la résurrection des tensions et des conflits ethniques tenus comme en état d'« hibernation » pendant 40 ans. Les véritables origines de l'effondrement de l'ordre civil et politique découlent en effet du déclin économique, principalement causé par le programme de remboursement de la dette qui a été imposé par le Fonds monétaire international (FMI) et autres institutions financières internationales.

« Plus d'une décennie d'austérité et de chute du niveau de vie a érodé le tissu social, les droits et les biens sur lesquels les individus et les familles se fiaient. Les conflits politiques normaux pour le partage des ressources économiques entre les gouvernements central et régionaux et à propos des réformes économiques et politiques sur le remboursement se sont transformés en conflit constitutionnel et ont entraîné une crise étatique opposant des politiciens décidés à n'accepter aucun compromis. » [3]

Le lien causal entre le programme pour le remboursement de la dette imposé par le FMI et l'éclatement de la Yougoslavie a également été le sujet d'un récent article publié sur le site Web de Polyconomics Inc. (www.polyconomics.com) et écrit par la directrice du site, Jude Wanniski, ancienne rédactrice adjointe au Wall Street Journal. Wanniski a envoyé une note à la secrétaire d'État des États-Unis, Madeleine Albright, consistant en un rapport préparé par Criton Zoakos, alors à l'emploi de Polyconomics en mai 1993.

« En 1987, écrit Zoakos, la vieille Yougoslavie, malgré tous ses échecs tragiques, constituait néanmoins un État fonctionnel. C'est alors que le fonds monétaire international a pris en charge sa politique économique en appliquant plusieurs thérapies de choc bien connues : dévaluation, gel des salaires, libéralisation des prix inspirée des principes que l'on retrouve dans les ouvrages économiques de Harvard et du MIT et qui ont pour effet d'abaisser le taux salarial à un niveau où il peut être compétitif mondialement. Alors que l'économie se contracte sous l'effet de la thérapie de choc, les revenus du gouvernement central baissent également, ce qui amène le FMI à exercer des pressions pour que les taxes soient augmentés afin d'équilibrer le budget...

« Ces forces centrifuges ont commencé à déchirer la fédération, les provinces les plus riches (Croatie et Slovénie) se plaignant de se faire drainer des ressources par les provinces les plus pauvres. Alors que l'URSS se fractionnait du fait que le FMI rudoyait le gouvernement Gorbachev en lui imposant une dévaluation du rouble, la Yougoslavie éclatait elle aussi en miettes et les rivalités ethniques et religieuses étaient réaffirmées dans une tentative de contrôler une réserve de ressources qui décroissait rapidement...

« Lorsque la thérapie de choc du FMI frappa la Yougoslavie, le désordre social qui prit forme initialement ne prit pas le visage des frictions ethniques, mais bien celui des grèves massives et répétées accompagnées d'actions de la classe ouvrière. C'est ainsi qu'à la fin de 1988, un journaliste d'affaires américain employé à Belgrade avait de la difficulté à trouver quelque passion ethnique que ce soit et rapportait : « je me ferais Serbe, Bosniaque, qu'importe, même Ouzbèque, je me ferais même brider les yeux si j'avais de l'argent » lui déclara Zoran, chauffeur de taxi belgradois s'étirant les paupières pour accentuer ses propos. Les gens ordinaires se transforment en monstres ethniques seulement lorsque toutes les options pour une vie économique normale ont été détruites. La « purification ethnique » est apparue seulement après que la « thérapie de choc » a fait son travail. » Par conséquent, comme le fait remarquer si justement Woodward dans son étude : « expliquer la crise yougoslave comme le résultat de la haine ethnique, c'est tout confondre et commencer par la fin. » [4]

Les origines de l '« ajustement structurel » du FMI

Pour commencer par le début et révéler les intérêts économiques des principales puissances capitalistes qui alimentent la crise des Balkans, il faut remonter jusqu'à l'effondrement du boum économique de l'après-guerre.

Avec l'effondrement du système monétaire de Bretton Woods entre 1971 et 1973, période où le président américain Nixon mit fin à la convertibilité du dollar US en or, enclenchant ainsi le flottement des taux de changes des principales devises, le capitalisme mondial fut frappé par une série de chocs économiques. D'abord, le prix du pétrole quadrupla en 1973-74, entraînant des déséquilibres majeurs au sein du système financier mondial alors que les pays importateurs de pétrole faisaient face à d'importants problèmes dans leur balance des paiements. Le boum éphémère des prix des produits de base au cours des mêmes années fut aussitôt suivi par la récession mondiale de 1974-75, alors la pire à survenir depuis les années 30.

Pour les classes dominantes des puissances impérialistes, ces problèmes économiques croissants étaient aggravés par la radicalisation du mouvement ouvrier ­ la grève des mineurs en Grande-Bretagne, la révolution des illets au Portugal et la lutte pour l'augmentation des salaires aux États-Unis pour ne citer que quelques exemples ­ combinée par toute une série de luttes anti-impérialistes dans les pays semi-coloniaux qui culmina avec la défaite des États-Unis au Vietnam en 1975.

Par conséquent, la bourgeoisie poursuivit une stratégie sur deux fronts. Dans les principaux pays capitalistes, elle se fia beaucoup sur les appareils social-démocrates et staliniens des partis socialistes et communistes pour contrôler le soulèvement de la clase ouvrière tout en poursuivant une politique keynésienne de dépenses dans les programmes sociaux pour atténuer le coup de la récession. La bourgeoisie organisa parallèlement le « recyclage » des pétrodollars dans le système financier international sous la forme de prêts peu coûteux accordés aux pays dépendants des importations de pétrole.

Toutefois, aucune de ces politiques ne parvint à résoudre les problèmes sous-jacents de la crise économique ; elles ne permettaient que de gagner du temps. La récession de 1974-75 terminée, les conditions du boum de l'après-guerre ne revinrent pas. La crise économique assuma alors une nouvelle forme appelée « stagflation », soit la persistance d'un chômage élevé combinée à un taux d'inflation supérieur à 10 p. 100.

Cette situation allait très tôt mener à une crise du système financier international. Avec l'inflation atteignant des niveaux records, les pays recevant des « prêts à conditions de faveur » profitaient en fait de taux d'intérêts négatifs. D'un autre côté, les stocks de capitaux des banques s'érodaient. Une nouvelle politique devenait donc nécessaire. Cette dernière vint avec l'arrivée de Paul Volcker à la présidence de la banque centrale américaine, le Federal Reserve Board, en 1979. Après avoir réécrit le budget annuel de l'administration Carter, Volcker appliqua une politique de taux d'intérêts élevés pour « éliminer l'inflation » du système. Avec ce programme, les taux d'intérêts grimpèrent jusqu'à 20 p. 100, ce qui représentait en fait un transfert massif de richesses entre les mains des banques et des principales institutions financières.

Alors qu'au milieu des années 70 la bourgeoisie avait cherché à gagner du temps, au début des années 80, elle sentit que les conditions s'étaient suffisamment stabilisées pour entreprendre une nouvelle initiative. C'est alors que fut déclenchée l'offensive contre les conditions sociales de la classe ouvrière dans tous les principaux pays capitalistes, combinée à un programme d'appauvrissement des pays endettés. Les pays ayant fortement emprunté pour payer les importations de pétrole furent attaqués sur deux fronts. D'un côté, les taux d'intérêts réels sur les prêts grimpèrent rapidement, alors que de l'autre, les prix des produits de base, sources de devises utilisées pour rembourser la dette, chutaient rapidement avec l'arrivée de la récession de 1981-82.

Le resserrement de cet étau entraîna la crise de l'endettement mexicaine de 1982 qui fut suivie par l'entrée en vigueur des Programmes d'ajustement structurels (PAS) du FMI. Dorénavant, les pays endettés ne pourraient recevoir de nouveaux prêts qu'à la condition d'entreprendre une « restructuration » en profondeur de l'ensemble de leur économie basée sur la destruction des mesures sociales et des projets de développement nationaux financés par le secteur public. L'objectif était d'ouvrir ainsi le monde entier à la domination des plus grandes entreprises industrielles et institutions financières de la planète.

Évaluant les effets de ces politiques en 1992, un ancien responsable de la Banque interaméricaine de développement, Jerome I. Levinson, écrivait : « Pour le Trésor américain... la crise de l'endettement a offert une possibilité sans précédent pour parvenir à imposer aux pays endettés les réformes structurelles favorisées par l'administration Reagan. Au coeur de ces reformes, il y avait l'engagement des pays endettés de réduire l'importance de leur secteur public en tant que véhicule de développement économique et social et de dorénavant faire jouer ce rôle aux forces du marché et à l'entreprise privée tant nationale qu'étrangère. » [5]

Ces programmes ont eu un impact dévastateur. Ainsi, entre 1984 et 1990, les pays « en voie de développement » participant aux PAS ont transféré 178 milliards $US dans les coffres des banques occidentales, ce qui a fait dire à un ancien responsable de la Banque mondiale : « le monde n'a pas assisté à un tel transfert de richesses dans ce sens depuis le pillage de l'Amérique latine effectué par les conquistadores. » [6]

La dévastation économique en Yougoslavie

Les effets sur la Yougoslavie ont été tout aussi désastreux. La dette extérieure yougoslave qui était de 2 milliards $US en 1970 passait à 6 milliards $US dès 1975. En 1980, elle était rendue à 20 milliards $US, soit plus du quart du revenu national yougoslave, et le service de la dette engouffrant à lui seul quelque 20 p. 100 des recettes d'exportation.

Le fardeau du service de la dette et du remboursement entraînèrent une fracturation accrue de la république fédérale. La plupart des zones industrielles développées étaient au nord du pays, en Croatie et en Slovénie, tandis que le sud fournissait les matières premières. Alors que le prix relatif de ces dernières chutait, les inégalités économiques entre les diverses républiques s'intensifièrent, sources de tensions accrues et de demandes des républiques septentrionales pour plus d'autonomie.

Tandis que le gouvernement fédéral subissait les pressions du FMI et des autres institutions financières pour qu'il réduise sa dette extérieure en augmentant ses exportations, le détournement de la production qui en résulta affecta la consommation intérieure en entraînant une réduction constante du niveau de vie tout au long des années 80. Entre 1979 et 1985, le revenu réel des travailleurs du « secteur social » chuta de 25 p. 100 et en 1989, on évaluait à 60 p. 100 le nombre de travailleurs yougoslaves vivant au niveau minimal garanti par l'État, sinon en dessous. Enfin, le niveau de vie chuta de 40 p. 100 entre 1982 et 1989.

Cette contraction forcée de la consommation intérieure provoqua une chute du déficit de la balance commerciale qui passa de 7,2 milliards à 0,6 milliard $US entre 1979 et 1988. Mais le rééchelonnement de la dette signifiait qu'elle n'avait diminué que de 1 milliard $US. Aussi, dès 1987, elle passa à nouveau au-dessus de la barre des 20 milliards $.

Décrivant les opérations de surplace de ce tapis roulant économique, l'économiste britannique Michael Barratt Brown écrivait : « Il semblait n'y avoir aucun espoir, et en fait, il n'y en avait pas. La même médecine avait été administrée à tous les pays endettés du Tiers monde et au monde communiste pareillement. « Exportez plus et payez vos dettes ! », tel était le refrain préféré de la Banque mondiale et du FMI ; et plus les pays endettés exportaient les mêmes produits, souvent du secteur primaire, et plus leur prix baissait sur le marché mondial, alors qu'en revanche, le prix à l'exportation des produits des pays industrialisés et leur taux d'intérêts continuaient de grimper. » [7]

Avec la désintégration des régimes staliniens d'Europe de l'Est en 1989, le programme de restructuration du FMI s'accéléra. Les objectifs de base tant en Europe de l'Est qu'en Yougoslavie avaient déjà été formulés dans une directive de décision sur la sécurité nationale des États-Unis en 1982 appelant à « de plus grands efforts pour promouvoir une « révolution tranquille » qui renversera les gouvernements et les partis communistes » et à l'intégration de l'Europe de l'Est dans l'économie de marché. [8]

L'impact du diktat du FMI sur la Yougoslavie apparaît clairement à la lumière des chiffres suivants. De 1966 à 1979, l'augmentation de la production industrielle s'élevait en moyenne à 7,1 p. 100 annuellement. Après la première phase de réformes macro-économiques, elle chuta à 2,8 p. 100 de 1980 à 1987, puis à zéro en 1987-1988, pour enfin devenir négative et régresser de 10,6 p. 100 de plus en 1990. Mais des mesures encore plus dures devaient encore venir. Ainsi, en janvier 1990, un accord signé avec le FMI exigeait des compressions de dépenses équivalentes à 5 p. 100 du produit intérieur brut.

Chussodovsky relate ce processus en détail dont les résultats ont été rien de moins que catastrophiques :

« Alors que les revenus avaient été érodés par l'inflation, le FMI ordonna le gel des salaires aux niveaux atteints à la mi-novembre 1989. Malgré la stabilisation du dinar face au deutschmark, les prix continuèrent de monter aussi vite. Les salaires réels chutèrent de 41 p. 100 au cours des six premiers mois de 1990. Cette année-là, l'inflation dépassa les 70 p. 100. Puis en janvier 1991, une nouvelle dévaluation de 30 p. 100 du dinar fut effectuée, enclenchant ainsi un nouveau cycle d'augmentation des prix. L'inflation fut de 140 p. 100 en 1991, puis de 937 p. 100 en 1992, et enfin de 1 134 p. 100 en 1993.

« Le programme économique de janvier 1990 comprenait également la pleine convertibilité du dinar, la libéralisation des taux d'intérêts et de nouvelles réductions des contingents d'importation. Les créanciers avaient maintenant le plein contrôle de la politique monétaire yougoslave : l'accord signé avec le FMI privait le gouvernement fédéral du crédit de sa propre banque centrale (Banque nationale de Yougoslavie). Cette condition paralysait littéralement le processus budgétaire et réduisait en miette la capacité de l'État fédéral de financer ses programmes économiques et sociaux. De plus, la déréglementation du crédit commercial combinée aux reformes bancaires allait entraîner un nouvel effondrement des investissements dans les entreprises étatisées.

« Le gel de tous les paiements de transfert aux républiques créa une situation de sécession « de facto ». L'application de ces conditions (contenues dans l'accord conclu avec le FMI) faisait également partie des arrangements de rééchelonnement de la dette qui avaient été conclus aux clubs de Paris et de Londres [les grandes institutions financières occidentales]. La crise budgétaire produite par le FMI entraîna l'effondrement de la structure fiscale fédérale. D'une certaine façon, cette situation présentait la sécession un peu comme un fait accompli, avant même les déclarations d'indépendance formelles de la Croatie et de la Slovénie en juin 1991. Les pressions politiques de la Communauté européenne sur Belgrade combinée aux aspirations de l'Allemagne d'entraîner les Balkans dans son orbite géopolitique ont également encouragé le processus de sécession. Les conditions économiques et sociales de l'éclatement de la fédération résultant de dix années d'« ajustements structurels » étaient déjà fermement implantés. » [9]

L'une des demandes importantes du FMI étaient que le gouvernement fédéral et les autorités financières mettent fin au financement des entreprises « déficitaires ». En 1989, quelques 248 entreprises furent ainsi liquidées et 89 400 travailleurs perdirent leur emploi. Mais cela ne faisait que commencer. Au cours des neuf premiers mois de 1990, 889 autres entreprises employant 525 000 travailleurs étaient mises en faillite, la plupart en Serbie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine et au Kosovo.

En septembre 1990, sur les 7 531 entreprises restantes en Yougoslavie, la Banque mondiale estimait à 2 435 celles qui étaient « déficitaires ». Ces dernières employaient une force de travail de 1,3 million de travailleurs. Comme le fait remarquer Chussodovsky : « En prenant les 600 000 travailleurs déjà licenciés avant septembre 1990 lors de la fermeture des entreprises déficitaires, quelques 1,9 million de travailleurs (sur un total de 2,7 millions) ont donc été classés comme « excédentaires ». Les installations « non solvables » concentrées dans les secteurs énergétique, de l'industrie lourde, de la transformation des métaux, de la foresterie et du textile comptaient parmi les plus grandes entreprises industrielles du pays, représentant (en septembre1990) 49,7 p. 100 du total (restante et employée) de la force de travail industrielle. » [10]

Vers une nouvelle colonisation

Ces statistiques économiques mettent en relief le fait que l'intervention actuelle des puissances de l'OTAN n'est que la poursuite par d'autres moyens, c'est-à-dire par la guerre, d'un plan appliqué lors de la période précédente : la destruction de tout développement économique et social en Yougoslavie et la transformation de la région environnante en une espèce de semi-colonie soumise aux grandes puissances capitalistes.

Ce processus apparaît plus clairement que n'importe où ailleurs en Bosnie-Herzégovine. Avec l'accord de Dayton en novembre 1995, ces objectifs ont été couchés sur le papier dans la constitution même de la nouvelle « république ». Le soi-disant haut représentant choisi conjointement par les États-Unis et l'Union européenne détient en effet tous les pouvoirs exécutifs et l'autorité lui permettant de chapeauter tant les gouvernements de la Fédération bosniaque que de la République serbe de Srpska. La politique économique est placée entre les mains des grandes institutions financières internationales. La constitution stipule d'ailleurs clairement que le premier gouverneur de la Banque centrale de Bosnie-Herzégovine doit être nommé par le FMI et « ne peut être citoyen de la Bosnie-Herzégovine ou d'un État limitrophe... »

Par ailleurs, la Banque centrale n'a pas le droit de poursuivre une politique économique indépendante et, pour les six premières années, « ne peut accorder de crédit en émettant de la monnaie, et doit ne servir que de réserve de devises. » Cela signifie donc qu'elle ne peut émettre de papier monnaie que si les sommes émises sont entièrement endossées par des réserves en devises étrangères. Des prêts internationaux destinés à financer la reconstruction économique ont ainsi été refusés mais d'autres ont en revanche été accordés pour financer le déploiement militaire convenu dans l'accord de Dayton, de même lorsqu'est venu le temps de rembourser des dettes contractées auprès de créanciers internationaux. [11]

Ayant assuré la recolonisation de la Bosnie-Herzégovine dans les faits, les puissances impérialistes, États-Unis en tête, s'appliquent maintenant à étendre ce processus au reste de la Yougoslavie. Comme la publication de l'Accord de Rambouillet l'a bien montré, l'intervention militaire de l'OTAN n'a jamais eu comme objectif de se limiter au Kosovo. C'est bien l'occupation de l'ensemble de la Yougoslavie qui est envisagé. Bref, derrière le barrage de propagande, le « mécanisme objectif des événements » n'est rien de plus que la poussée pour la recolonisation de la région en entier.

Notes :

1. Michel Chussodovsky, The Globalisation of Poverty, pp. 243-244

2 . Susan Woodward, Balkan Tragedy, p. 7

3. op. cit., p.15

4. Woodward, op. cit., p.18

5. Extrait de Doug Henwood, Wall Street, pp. 294-295

6. Extrait de Asad Ismi, « Plunder With a Human Face », Z magazine, Février 1998

7. Michael Barratt Brown, « The War in Yugoslavia and the Debt Burden », extrait de Capital and Class no 50, 1993

8. Chussodovsky op. cit., p. 244

9. Chussodovsky op. cit., pp. 246-247

10. Chussodovsky op. cit., p. 251

11. Chussodovsky op. cit., p. 256

 

Sources WSWS 

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans BALKANS-KOSOVO
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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 08:59

 

Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans 

 

 

Par David North

Le 14 juin 1999


2ème partie

 

1ère partie

 

 

 

La guerre des Balkans et l'opinion publique américaine

 

Malgré tous les efforts des médias pour fabriquer un soutien en faveur de la guerre, la réponse de la classe ouvrière américaine, c'est-à-dire la grande majorité de la population, a été visiblement réservée. Il n'y a certes pas eu de manifestations importantes d'opposition à la guerre. Mais il n'y a pas eu non plus d'étalage substantiel d'appui populaire à l'assaut contre la Yougoslavie. Contrairement à l'enthousiasme guerrier sans retenue affiché par les personnalités des médias, les sentiments généralement exprimés par les travailleurs ordinaires ont été la confusion et l'inquiétude. La guerre n'a pas été un sujet populaire de conversation. Quant on leur demande ce qu'ils pensent de la guerre, les travailleurs répondent en général qu'ils ne comprennent pas vraiment ce qu'il en est réellement. Naturellement, ils n'aiment pas ce qu'ils ont entendu à propos de la «  purification ethnique ». Mais les travailleurs sentent également que les causes des combats au Kosovo et à travers l'ancienne Yougoslavie sont plus compliquées que les médias leur ont fait croire. Loin de générer la ferveur patriotique, le caractère ouvertement inégal du conflit et l'impact des bombes américaines ont contribué au sentiment général de malaise dans le grand public. Cette évaluation est confirmée par les mesures prises par les médias pour restreindre autant que posssible la diffusion de nouvelles à propos des morts et des ravages causés par les bombardements américains. La décision de bombarder la principale station de télévision yougoslave à Belgrade a été prise après que celle-ci ait rapporté les premiers incidents majeurs des bombardements de l'OTAN ayant causé de sérieuses pertes en vies humaines. Dans les semaines qui ont suivi cet événement sanglant, la couverture en direct par des correspondants américains de l'impact du bombardement intensifié de la Yougoslavie a cessé à toutes fins pratiques. Les reportages télévisés de Brent Sadler, peut-être le dernier correspondant de CNN ayant conservé une certaine dose d'intégrité personnelle, ont été stoppés. L'administration Clinton ne voulait clairement pas que le public soit trop informé de son utilisation des bombes à fragmentation et d'autres vraies «  armes de destruction massive » contre le peuple serbe.

 

Indicateur encore plus important de son estimation du sentiment populaire, l'administration Clinton pensait clairement que le public s'opposerait profondément à toute mesure qui mettrait en péril des vies américaines en Yougoslavie. Il n'y a certainement rien de particulièrement édifiant à propos de l'état d'une conscience populaire prête à accepter que les gens d'un autre pays soient tués tant que cela ne coûte pas de vies américaines. Toutefois, une guerre pour laquelle les gens ne sont pas prêts à accepter le moindre sacrifice n'est pas une guerre qui peut être qualifiée de véritablement populaire par le gouvernement. Il vaut la peine de rappeler que plus de 25.000 soldats américains avaient déjà été tués au Vietnam, et des centaines de milliers blessés, avant que l'opinion publique ne se retourne résolument contre cette guerre.

 

Rien n'est plus vide d'un point de vue intellectuel et superficiel d'un point de vue politique que le type de pseudo-radicalisme qui confond le jargon avec l'analyse et insiste pour interpréter un phénomène aussi complexe et contradictoire que l'opinion populaire de masse en des termes naïvement «  révolutionnaires ». Ce serait se méprendre et se tromper soi-même que d'assimiler l'absence relative d'un sentiment en faveur de la guerre (c'est-à-dire le sentiment de passive approbation qui a prévalu durant toute la campagne de bombardements) à une opposition politiquement consciente à l'assaut impérialiste sur la Yougoslavie. Il serait cependant tout aussi incorrect de tirer des conclusions pessimistes de la confusion qui règne actuellement dans la conscience populaire et d'écarter le véritable potentiel d'un changement dans l'orientation politique de la classe ouvrière. Au lieu d'un pessimisme ou d'un optimisme superficiels, il faut étudier l'état objectif des rapports de classe qui a conditionné la réponse de différentes couches sociales à la guerre des Balkans.

 

Le boum financier et les nouveaux adeptes de l'impérialisme

 

L'une des caractéristiques absolument remarquables de la guerre contre la Yougoslavie est le rôle clé joué par des individus qui autrefois se sont opposés à la guerre du Vietnam ou ont participé à des mouvements de protestation anti-impérialistes. Hormis Tony Blair, premier ministre de la Grande-Bretagne qui n'avait pratiquement aucun passé politique avant que Rupert Murdoch ne le choisisse comme dirigeant du Parti Travailliste, tous les dirigeants importants engagés dans la guerre de l'OTAN avaient autrefois prétendu être opposés à l'impérialisme. Le Président Clinton, comme chacun le sait, a évité la conscription, fumé du cannabis et proclamé publiquement sa haine de l'armée américaine. Javier Solana, le social-démocrate qui s'est opposé à ce que l'Espagne devienne membre de l'OTAN, est aujourd'hui secrétaire général de l'alliance militaire. Le chancelier de l'Allemagne, Gerhard Schroeder, saupoudrait ses discours de phrases marxistes lorsqu'il dirigeait l'aile jeunesse du Parti Social-Démocrate et il s'est opposé au déploiement des missiles Pershing il y a 15 ans seulement. Joschka Fisher, son ministre des Affaires étrangères, était à la tête d'un groupe prétendant être des combattants de rue révolutionnaires dans les années 70, et plus tard, en tant que chef des verts, il a proclamé son indéfectible engagement au pacifisme. Le New York Times dressait récemment un portrait de lui : «  Joschka Fisher défend avec véhémence les politiques même qu'il dénonçait autrefois, ce qui suscite la colère des fondamentalistes de son parti, les verts. » Pour sa part, Massimo D'Alema, premier ministre italien, dirigeait le Parti Communiste avant que celui-ci ne devienne le Parti Démocratique de la Gauche. Le parcours politique de ces individus n'est pas simplement une confirmation de l'adage français : «  avant 30 ans révolutionnaire, après canaille ». Il brosse en fait l'évolution de toute une couche de la société bourgeoise actuelle.

 

La grande augmentation de valeur des actions en bourses depuis le début des années 80 est venue profondément chambarder la structure sociale et les rapports entre les classes de tous les pays capitalistes importants. La valeur toujours croissante des actions, plus spécialement leur explosion depuis 1995, a permis à une section significative de la classe moyenne, surtout son élite professionnelle, d'accéder à une richesse dépassant toutes ses attentes. Seul un faible pourcentage de la population s'est enrichi.

 

Toutefois, ces «  nouveaux riches » représentent une couche sociale politiquement puissante et significative quant à son nombre absolu. Les gouvernements capitalistes consacrent la plus grande part de leurs énergies à satisfaire ses appétits grandissants et ses goûts toujours plus exotiques. Avec son budget personnel libéré des contraintes habituelles, le nouveau riche a toujours de l'argent de disponible et jouit quotidiennement d'un niveau d'opulence que la presque totalité de la population ne connaît autrement que par la télévision, le cinéma ou les revues.

 

Le New York Times publiait récemment une étude intéressante sur une nouvelle tendance du marché immobilier américain : «  Les manoirs d'un million de dollars (ou de plusieurs millions dans certaines villes) deviennent le symbole de réussite de notre fin de décennie plaquée or, non seulement dans les régions traditionnellement connues pour leur richesse, mais même dans les villes typiquement de classe moyenne comme Memphis, où de telles maisons étaient plutôt rares. »

 

Ces manoirs, note le Times, «  sont le symbole de la division économique : la richesse générée par le boum boursier qui a commencé vers la fin de 1995, bien qu'elle ait bénéficié à plusieurs, a fini dans sa presque totalité entre les mains de 5 p. 100 des ménages du pays. Ces derniers ont en effet empoché le plus gros du gain en valeur du marché boursier, ce qui a créé des milliers de multimillionnaires du jour au lendemain. De façon un peu indécente, une grande partie de leurs gains est consacrée à l'acquisition d'un manoir. »

 

Citant une étude de Edward N. Wolff, économiste de l'Université de New York, le Times poursuit : «  Rarement dans l'histoire y a-t-il eu une création aussi rapide de riches... Alors que le nombre des ménages américains augmentait de 3 p. 100 en trois ans, le nombre des manoirs d'un million augmentait de 36,6 p. 100. De 190.000 qu'ils étaient en 1995, les ménages de plus de 10 millions de dollars sont passés à 275.000 en 1998, soit une augmentation de 44,7 p. 100 ».

 

Le processus même à l'origine de cet enrichissement provoque simultanément la détérioration économique chez la majorité écrasante de la population des États-Unis. Le Times continue : «  En analysant des données publiées par la Réserve fédérale, M. Wolff a pu tirer une autre conclusion : alors que les 10 p. 100 les plus riches des ménages voyaient leur valeur nette augmentée, les 90 p. 100 qui restent voyaient la leur diminuée » [7].

 

Ce compte-rendu n'est qu'un aspect des inégalités sociales que l'on retrouve aux États-Unis aujourd'hui. Le schisme social de la société américaine de cesse de croître. Les États-Unis approchent rapidement d'un point (si ce n'est déjà fait) où il sera même impossible de prétendre qu'il existe un consensus social général enraciné dans les valeurs démocratiques. Mais ce n'est pas seulement parce qu'il existe cette immense différence de revenu moyen entre le 10 p. 100 de la population la plus riche et les autres. Le caractère particulier du processus qui engendre toute cette nouvelle richesse, l'augmentation de la valeur des actions boursières, développe de façon organique un ensemble d'attitudes sociales et politiques qui ont un caractère fondamentalement anti-ouvrier et procapitaliste. Les politiques qui ont permis l'augmentation explosive des valeurs boursières, telles que la pression constante sur les salaires, les appels incessants pour une plus grande productivité, les compressions sauvages dans les dépenses sociales, la diminution constante des effectifs pour maintenir un niveau de profitabilité élevé dans les entreprises, ont toutes miné la position sociale de la classe ouvrière américaine.

 

Les politiques qui ont propulsé à des sommets inégalés l'indice Dow Jones et le NASDAQ ont eu des conséquences internationales tragiques sur la grande majorité de la population des pays les moins développés. La déflation (ou la désinflation selon le cas) entraînent des diminutions constantes des prix des matières premières et constitue le moteur principal du développement et du maintien du boum boursier. La diminution des prix des matières premières n'est pas simplement le résultat de processus économiques objectifs, mais plutôt de politiques impitoyables adoptées par les grandes puissances impérialistes pour empêcher les producteurs du Tiers Monde d'augmenter leurs prix. L'exemple le plus frappant du rapport entre l'accumulation de la richesse des pays impérialistes et l'augmentation de l'exploitation des pays moins développés, est sans aucun doute l'échec du cartel de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) à imposer ses prix, une situation dans laquelle la guerre du Golfe de 1990-91 a joué un grand rôle. Ce processus a bénéficié directement à ceux qui se sont enrichis avec l'augmentation du cours des actions. Évidemment, ce ne sont pas tous les investisseurs à la bourse qui appuient les politiques impérialistes. Mais on ne peut nier les vastes implications sociales et politiques de ces processus économiques objectifs.

 

En pleine Première Guerre mondiale, Lénine a souligné la relation entre le surprofit extrait des colonies par l'impérialisme et la corruption politique d'une section des classes moyennes et de la bureaucratie ouvrière. Bien que les conditions économiques et les relations internationales de 1999 ne soient pas celles de 1916, le même processus social est à l'oeuvre aujourd'hui. Le mode d'opération du long boum boursier et les implications sociales qui en découlent ont permis à l'impérialisme de se recruter une cohorte dévouée au sein de la classe moyenne aisée. L'atmosphère intellectuelle réactionnaire, conformiste et cynique qui prévaut aux États-Unis comme en Europe, encouragée par les médias et adoptée par la communauté universitaire en grande partie corrompue et servile, reflète le point de vue social d'une couche très privilégiée de la population qui veut éviter à tout prix un examen critique des bases économiques et politiques de la source de son nouvel enrichissement.

 

L'état du mouvement ouvrier américain et international

 

L'écart grandissant entre la couche privilégiée au sein de laquelle se trouve l'élite dirigeante du capitalisme, et la très grande masse des travailleurs dénote des tensions sociales en fait très importantes entre les classes. Cela peut sembler contredit par le très faible militantisme ouvrier aux États-Unis, mais le fait qu'il y ait peu de grèves ou d'autres protestations sociales populaires n'indique en rien l'absence d'instabilité sociale. Le fait qu'il y ait eu si peu de conflits ouverts entre les classes au cours de la dernière décennie, en dépit du grand développement des inégalités sociales, signale plutôt que les institutions sociales et politiques des États-Unis ne répondent plus au mécontentement croissant de la classe ouvrière. Les organismes sociaux traditionnels tels les syndicats n'expriment plus, même de façon limitée, le mécontentement populaire. Les partis républicain et démocrate n'ont à toutes fins pratiques aucun contact avec les masses populaires. Ces partis ne semblent ni avoir ni même pouvoir proposer quelque solution que ce soit aux problèmes essentiels de l'existence des travailleurs. Plus le mécontentement de la classe ouvrière est ignoré et réprimé, et plus il va devenir explosif. La tension sociale, à mesure qu'elle approche de sa «  masse critique », doit nécessairement faire éruption à la surface de la société.

 

Le long déclin et l'effondrement constant du mouvement syndical américain représente un changement majeur de la vie sociale des États-Unis au cours des deux dernières décennies. Il n'y a pas si longtemps encore, dans les années 60, le gouvernement Johnson ne pouvait conduire sa guerre au Vietnam sans constamment tenir compte de l'impact de ses politiques sur la classe ouvrière. Le Président Lyndon Johnson avait en effet alors dû s'opposer à la Réserve fédérale et aux représentants de la grande entreprise qui proposaient de défrayer les coûts croissants de la guerre en diminuant les dépenses sociales. Johnson craignait que l'introduction de politiques d'austérité intensifieraient encore plus les énormes conflits entre classes et les importants désordres sociaux. En 1971, le gouvernement Nixon créa un conseil des salaires et imposa une limite de 5,5 p. 100 aux augmentations salariales pour tenter de résister aux travailleurs en lutte pour améliorer leur niveau de vie. Pour donner une idée du climat social de l'époque, même George Meany, président septuagénaire de l'AFL-CIO ayant la réputation d'être le plus à droite de tout le mouvement ouvrier américain, a dénoncé la tentative de Nixon de contrôler les salaires en la qualifiant de «  premier pas vers le fascisme ». Mais la rhétorique n'a pas empêché Meany de vouloir collaborer avec le conseil des salaires. L'immense opposition populaire et la vague croissante de grève ont forcé Meany à quitter le conseil des salaires et réduit en miettes le plan de Nixon pour contrôler les salaires.

 

Toutefois, dans les années 70, un ensemble de changements économiques et politiques est venu modifier fondamentalement tout le contexte international et intérieur à l'avantage de la classe dirigeante américaine. D'abord, les grandes récessions mondiales de 1973-75 et de 1979-81 ont mis fin au long boum économique d'après-guerre. Sur un arrière-plan de chômage en pleine croissance provoqué par les augmentations des taux d'intérêt du gouvernement qui ont atteint des niveaux jamais vus, les entreprises lançaient une attaque soutenue contre les syndicats. La charge a été sonnée en août 1981 par le président Reagan qui congédia 11.000 contrôleurs aériens en grève. Malgré un immense appui populaire pour les contrôleurs qui permit la mobilisation de 500.000 travailleurs lors d'une manifestation à Washington contre Reagan en septembre 1981, l'AFL-CIO n'a rien entrepris pour que les contrôleurs soient réembauchés. Ainsi fut établie une pratique qui se perpétua tout au long des années 80 et 90. La bureaucratie syndicale sentait depuis longtemps que sa position privilégiée était menacée par le militantisme syndical. Elle a vu dans ces trahisons l'occasion de développer une collaboration directe avec les employeurs. Vers la fin des années 80, après une suite ininterrompue de défaites dans l'ensemble des secteurs industriels, les syndicats ont cessé de fonctionner dans le sens réel du terme comme de véritables organes de défense de la classe ouvrière. Les grèves, une caractéristique persistante et explosive de la vie sociale américaine jusqu'au milieu des années 80, ont diminué en nombre année après année, pour atteindre des planchers inégalés. Les diminutions de salaires et les congédiements en masse, qui ont toujours rencontré une résistance féroce, sont devenus une norme pour l'industrie américaine.

 

Il est hors de tout doute que le mouvement ouvrier américain présentait une faiblesse historique le rendant particulièrement vulnérable à de telles attaques. Par exemple, il n'y a pas d'organe politique indépendant de la classe ouvrière aux États-Unis ; il n'y a pas non plus de tendance socialiste importante ; la classe ouvrière est peu consciente de la division de la société en classes ; et enfin, la bureaucratie syndicale est infectée par la corruption et le banditisme. Toutefois, l'effondrement des syndicats aux États-Unis s'inscrit dans un vaste phénomène international. À travers le monde, les anciens partis politiques et les syndicats de la classe ouvrière sont entrés dans leur phase terminale depuis le milieu des années 80. Mais quelle pourrait être la cause fondamentale de ce déclin à travers le monde ?

 

L'apparition des entreprises transnationales

 

Les récessions mondiales des années 70 et du début des années 80 ont entraîné un changement fondamental au niveau des formes de base de la production capitaliste. Bien que le commerce entre les nations se soit immensément développé après la Deuxième Guerre mondiale, les processus de production eux-mêmes se réalisaient de façon fondamentale dans le cadre de la nation. Certes les multinationales brassaient des affaires dans plusieurs pays, mais la production se faisait dans un cadre essentiellement national. Par exemple, une entreprise américaine, comme Ford ou General Motors, avait des usines dans différents pays. Mais ces usines produisaient principalement pour le pays où elles étaient.

 

Ce sont des développements révolutionnaires dans le domaine des transports et des technologies de communication qui ont changé la façon historique d'organiser la production capitaliste et ses techniques. Des multinationales sont nées les transnationales. La signification essentielle de ce changement réside dans la possibilité nouvelle d'organiser et de coordonner directement au niveau international la production industrielle et les services. Quotidiennement alimentées par des mouvements importants de capitaux et d'information, les entreprises transnationales ont pu pour la première fois établir des systèmes de production mondiaux. C'est ce qui leur a permis de court-circuiter les organisations ouvrières dans «  leur » patrie respective et d'exploiter au mieux les différences régionales et continentales de salaires et de bénéfices sociaux.

 

Aucune des organisations de masse de la classe ouvrière n'était prête, ou même capable, de développer une réponse efficace aux progrès révolutionnaires de la technologie et à ses impacts profonds sur le mode de production capitaliste. Qu'elles s'attribuent l'étiquette de socialiste, de communiste, d'ouvrière, ou bien, comme aux États-Unis, qu'elles clament à tous vents leur loyauté envers le capitalisme et les partis politiques de la grande entreprise, toutes les vieilles organisations se basent sur l'État-nation comme cadre immuable de la production. Partant du principe que les entreprises dépendraient jusqu'à la fin des temps des forces ouvrières directement disponibles au sein de la nation, les syndicats ont pensé que leurs positions étaient imprenables. Dans la mesure où ils contrôlaient l'approvisionnement national en travail, ils croyaient avoir pour toujours la possibilité de forcer les employeurs à céder à leurs revendications. Toute l'idéologie réformiste du mouvement ouvrier était basée sur cette perspective nationaliste complaisante.

 

Ce programme réformiste et nationaliste était en dernière analyse basé sur les intérêts matériels de la bureaucratie. Aussi, bien que les conditions objectives permettant à ce programme de se réaliser n'existent plus, rien au monde ne viendrait altérer la loyauté et la soumission de la bureaucratie envers le capitalisme. La bureaucratie a plutôt consacré ses énergies à préserver ses privilèges au sein de l'État-nation en forçant la classe ouvrière à accepter une diminution de son niveau de vie.

 

L'effondrement de l'URSS

 

La désintégration du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) et l'effondrement de l'URSS étaient la manifestation la plus extrême et la plus explosive de l'éclatement des vieux partis bureaucratiques et réformistes de la classe ouvrière. L'Union soviétique représentait bien sûr un accomplissement historique de la classe ouvrière internationale de loin supérieur aux syndicats de l'Europe occidentale et des États-Unis. Le PCUS a détenu le pouvoir et gouverné sur la base des formes de propriété nationalisée créées au lendemain de la révolution d'Octobre 1917. Mais en dépit de cette différence significative, la bureaucratie stalinienne régnante, qui avait depuis longtemps usurpé le pouvoir politique de la classe ouvrière et exterminé la génération de marxistes ayant mené la révolution socialiste, partageait essentiellement, à deux niveaux fondamentaux, le programme et l'idéologie des bureaucraties ouvrières des pays capitalistes avancés.

 

Premièrement, la doctrine soviétique officielle de la «  coexistence pacifique » était la version moscovite de la collaboration de classe pratiquée par les bureaucraties ouvrières à l'Ouest. Contrairement à la propagande hystérique des médias américains, le marxisme n'a joué absolument aucun rôle dans les mesures prises par les dirigeants staliniens de l'URSS. L'attitude du bureaucrate soviétique typique envers la possibilité même de soulèvements révolutionnaires, tant au sein qu'à l'extérieur des frontières de l'URSS, était une combinaison de crainte personnelle et de révulsion politique. Ne désirant rien de plus que la jouissance paisible des privilèges auxquels leur position dans la bureaucratie donnait droit, les dirigeants staliniens n'ont pas cherché à renverser l'impérialisme mondial mais à s'y accomoder.

 

Deuxièmement, le programme économique et social implanté par la bureaucratie était une version particulière du nationalisme pratiqué par leurs homologues réformistes de l'Europe occidentale. Le soi-disant «  socialisme » embrassé par le régime du Kremlin était largement basé sur les ressources disponibles au sein de l'URSS. La bureaucratie stalinienne n'aspirait à rien de plus ambitieux qu'une version soviétique d'un état-providence national. La faille essentielle de ce programme était que le développement de l'économie soviétique dépendait en dernière analyse des ressources de l'économie mondiale et de la division internationale du travail. Il n'était pas possible de maintenir sur la base de l'auto-suffisance nationale un état-providence viable, sans parler d'une société socialiste avancée. L'introduction de la production intégrée à l'échelle mondiale a élargi le fossé séparant les pays capitalistes avancés et l'Union soviétique. Le problème n'était pas seulement de nature technologique : il n'y avait tout simplement pas de place dans le système stalinien pour des formes transnationales de production. Les rapports économiques sont restés, même entre l'URSS et les régimes staliniens d'Europe de l'Est, à un niveau extrêmement primitif. Élevé au pouvoir en 1985, Michaël Gorbatchev n'avait de meilleure réponse au défi posé par la mondialisation de la production capitaliste que ses homologues dans les bureaucraties des mouvements ouvriers américains et ouest-européens. Ses efforts désespérés pour improviser une solution aux brûlants problèmes socio-politiques n'ont rimé à rien. La catastrophique expérience stalinienne du «  socialisme dans un seul pays », qui représentait dès le début une répudiation des principes de l'internationalisme socialiste qui avait animé la révolution d'Octobre, a connu une fin désastreuse avec la dissolution de l'Union soviétique en décembre 1991.

 

Une crise de leadership et de perspective

 

La désorientation politique actuelle de la classe ouvrière est beaucoup plus compréhensible lorsqu'elle est considérée dans le contexte des transformations économiques globales, catastrophes politiques et effondrements organisationnels des deux dernières décennies. Imaginons une armée de soldats entourés de tous côtés par de puissants ennemis. En pleine bataille, les chefs s'enfuient, emmenant avec eux armes et provisions. La classe ouvrière se retrouve dans une situation analogue. Elle a été trahie par les partis et les organisations auxquels elle avait donné son soutien et sur lesquels elle comptait. Pour compliquer les choses, la nullité des vieux partis et leaders n'est pas une simple question d'erreurs subjectives et de corruption personnelle. Mais elle est profondément enracinée dans les processus économiques objectifs qui ont bouleversé le mode de production et les rappors de classe. Ce qu'il faut par conséquent à la classe ouvrière, ce n'est pas un simple afflux de nouvelles têtes au sein des vieilles organisations, ou plus précisément ce qu'il en reste. Il n'y a pas de «  baiser de vie » qui puisse ressusciter les moribondes et réactionnaires organisations bureaucratiques syndicales et politiques d'autrefois. Plus vite elles sont mises de côté, mieux c'est. Ce qu'il faut maintenant à la classe ouvrière c'est une nouvelle organisation révolutionnaire internationale, dont la stratégie, la perspective et le programme correspondent aux tendances objectives de l'économie mondiale et de l'évolution historique.

 

Il ne manque pas, nous en sommes très conscients, de pessimistes qui sont convaincus qu'il n'existe pas la moindre possibilité de bâtir un tel mouvement révolutionnaire international. On pourrait noter que les plus incorrigibles de ces pessimistes se retrouvent précisément parmi ceux qui accordaient, il n'y a pas si longtemps, leur pleine confiance aux syndicats et croyaient profondément à la permanence de l'URSS. Hier, ils étaient convaincus que le réformisme administré de façon bureaucratique durerait pour toujours. Aujourd'hui, ils croient avec autant de conviction dans le triomphe éternel de la réaction capitaliste. Mais sous l'optimisme ennivrant d'hier et le pessimisme démoralisé d'aujourd'hui se cache un certain type de superficialité intellectuelle et politique, caractérisé par le refus et l'incapacité de considérer les événements dans le contexte historique nécessaire, et un penchant à ignorer les contradictions qui sous-tendent la trompeuse apparence externe de stabilité sociale. D'autres caractéristiques, particulièrement observables chez ceux qui reçoivent leurs chèques de paye des fonds universitaires, renforcent et aggravent ces faiblesses intellectuelles, à savoir un certain manque de courage personnel, d'intégrité et de simple honnêteté.

 

La confiance dans le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et la possibilité objective du socialisme n'est pas une question de foi, mais d'assimilation théorique des lois objectives de l'évolution capitaliste et de connaissance de l'histoire, particulièrement celle du vingtième siècle. Les 99 dernières années et demie n'ont pas manqué de luttes révolutionnaires de la classe ouvrière, qu'elle soit russe, allemande, espagnole, portuguaise, grecque, chinoise, chilienne, argentine, vietnamienne, hongroise, autrichienne, sud-africaine, ceylannaise, et oui, américaine. Cette courte liste est loin d'être complète.

 

Quelle est donc la base objective d'une résurgence de luttes révolutionnaires de la classe ouvrière alors que nous entrons dans le XXIe siècle? Paradoxalement, les changements mêmes dans les processus objectifs du capitalisme mondial qui ont contribué à la désorientation et à l'affaiblissement de la classe ouvrière au cours des deux dernières décennies ont jeté les bases d'une reprise de la lutte de classe ouverte, mais à une échelle beaucoup plus large qu'il n'était possible auparavant. La principale faiblesse des formes précédentes de lutte de class réside dans leur insularité nationale. Même lorsque l'unité internationale du prolétariat était proclamée et célébrée, les conditions objectives travaillaient contre le développement de la lutte de classe en tant que processus international unifié. Mais la possibilité de dépasser cette limitation se présente au sein même du processus de production globalement intégrée. Ce développement du capitalisme met non seulement la classe ouvrière devant la nécessité de mener ses luttes sur une échelle internationale; les transformations économiques ont également créé les moyens objectifs pour réalister une telle unité internationale. Premièrement, les activités des entreprises transnationales et la fluidité du capital global ont entraîné une immense croissance de la classe ouvrière à l'échelle internationale. À l'intérieur de pays et de régions où, il y a 30 ans à peine, n'existait qu'un embryon de classe ouvrière, le prolétariat est entre-temps devenu une force de masse. Le prolétariat de l'Asie de l'Est, qui ne formait qu'une fraction de la population de la région il y a seulement une génération, se mesure maintenant en dizaines de millions. Deuxièmement, la technologie des communications qui sous-tend la production transnationale va inévitablement faciliter la coordination de la lutte de classe à l'échelle globale, tant au niveau de la stratégie que de la logistique.

 

Internationalisme et nationalisme

 

Les obstacles à la mondialisation de la lutte des classes et à l'unification internationale de la classe ouvrière relèvent moins du caractère technique que politique et idéologique. La crise prolongée du mouvement ouvrier international trouve indéniablement son reflet politique le plus réactionnaire dans la forte poussée du nationalisme. La perte de confiance politique dans les capacités révolutionnaires de la classe ouvrière et les perspectives de la révolution socialiste ont contribué à la résurgence des programmes et de l'idéologie nationalistes. Dans bien des cas, la caractère historique rétrograde de cette tendance s'est vu maquillé par la démagogie pseudo-gauche de l' «  autodétermination nationale » et de la «  libération nationale ». Au lieu de s'atteler à la difficile tâche qu'est celle de combattre contre toutes les formes de chauvinisme (qu'il soit basé sur la langue, la religion ou l'origine ethnique) et d' oeuvrer à unir toutes les sections de la classe ouvrière au sein de pays dont la population est hétérogène, d'innombrables tendances petites-bourgeoises ont choisi de se baser sur une collectivité nationale ou une autre. L'usage cynique et souvent ignorant d'un jargon marxiste ne change rien au fait que le contenu essentiel de leur politique a été d'élever l'identité nationale ou ethnique au-dessus de la conscience de classe, subordonnant ainsi du même coup les intérêts objectifs de la classe ouvrière aux intérêts politiques et financiers de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie nationales.

 

Il y a des raisons de croire que la crête de la résurgence nationaliste a déjà été atteinte. En effet, l'impact des événements en Yougoslavie contribue à affaiblir le prestige du nationalisme et la crédibilité politique de la demande de l'autodétermination. Les horreurs des conflits inter-ethniques qui ont ravagé les Balkans ont démontré les implications réactionnaires du nationalisme. Qu'est-ce qui a été accompli après la dissolution de la Yougoslavie ? Les sordides machinations de Milosevic en Serbie, de Tudjman en Croatie, de Kucan en Slovénie et d'Izetbegovic en Bosnie ont coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes, et tout ça pourquoi ? Le niveau culturel et économique des Balkans a baissé de façon effroyable. La Bosnie «  indépendante » n'est qu'un misérable protectorat impérialiste et la Croatie survit avec les miettes que les impérialistes daignent bien lui jeter. Pour ce qui est du Kosovo, il a été divisé en plusieurs zones d'occupation. Son «  mouvement de libération nationale », l'UCK, n'a aucun avenir sauf celui de gendarme désigné des États-Unis. Toutes les collectivités nationales et religieuses ont souffert des guerres civiles. Toute la chaîne des événements entourant la dissolution de la Yougoslavie est une acerbe condamnation du nationalisme.

 

Il y a un autre aspect de l'expérience yougoslave de laquelle la classe ouvrière internationale doit tirer une leçon. Le caractère à sens unique du conflit militaire ne peut qu'affaiblir le grand mythe entourant la perspective des guerres de libération nationale, selon lequel la défaite de l'impérialisme doit se faire principalement sur la base de la lutte armée plutôt que par le biais de la révolution socialiste mondiale. Les romantiques radicaux petits-bourgeois se sont saoulés de la perspective guevariste du «  un, deux, trois Vietnam ». Cette désillusion s'est aujourd'hui transformée en «  un, deux, trois Irak ». Et qu'en est-il du Vietnam ? Malgré tous les sacrifices héroïques des masses vietnamiennes et leurs guerres de libération nationales successives qui ont duré 30 ans, elles ne sont toujours pas libérées de la domination impérialiste. Près de 25 ans après la chute de Saigon, le FMI est en en effet beaucoup plus en mesure d'exercer une influence sur les politiques de Hanoi que Nixon et Kissinger n'ont jamais pu le faire avec tous les bombardiers B-52 américains.

 

Tant que l'impérialisme subsistera, il y aura des luttes armées conduites par des nations opprimées. Mais la forme essentielle et décisive de la lutte contre l'impérialisme, c'est la lutte politique révolutionnaire de la classe ouvrière. Dans ce cadre, mettre l'accent sur l'immense importance historique de la lutte de classes dans les pays capitalistes avancés, et avant tout aux Etats-Unis, ne constitue aucunement une marque d'arrogance ou de dédain envers les travailleurs et les masses opprimés des pays les moins développés. Une telle position découle plutôt d'une évaluation réaliste de l'équilibre international des forces de classe et de la compréhension du caractère explosif des contradictions sociales dans les centres impérialistes. Ceux qui nient la possibilité d'une révolution socialiste aux États-Unis ne font pas que dénigrer, d'un point de vue pratique, la possibilité du socialisme tout court. Ils abandonnent en fait tout espoir pour l'avenir de l'humanité. Malgré toute la complexité de l'interaction des luttes mondiales et l'imprévisibilité de la séquence exacte des événements, il ne fait aucun doute que le résultat final sera influencé de façon décisive par le développement de la lutte des classes aux États-Unis.

 

Pour le moment, c'est un fait social indéniable que le niveau de conscience politique au sein de la classe ouvrière américaine est très bas. Nous pouvons néanmoins avancer que cette réalité ne touche pas que les travailleurs. La conscience est influencée par les événements, non seulement pour le pire, mais également pour le mieux. Les contradictions sous-jacentes de la société américaine vont, en dernière analyse, résulter en de changements profonds, et inattendus pour beaucoup, dans la conscience de masse. Nulle part il n'est écrit que les tensions sociales profondément enfouies dans la structure des rapports de classes aux États-Unis ne peuvent s'exprimer que sous des formes aussi tragiques et démentes que la fusillade à l'école secondaire Columbine High School. Ces tensions peuvent être exprimées sous des formes plus humaines, démocratiques et révolutionnaires, et elles le seront.

 

Le rôle du World Socialist Web Site

 

L'avènement de la production intégrée mondialement a, comme nous l'avons déjà expliqué, créé non seulement les conditions objectives pour l'unification politique internationale de la classe ouvrière, mais également les moyens de la réaliser. Les extraordinaires avancées dans le domaine de la technologie des communications informatisées, et plus particulièrement la création sur la base de celles-ci du World Wide Web, revêtent des implications historiques d'une incidence des plus profondes pour le développement de la lutte des classes. D'une façon et à une vitesse difficilement imaginables même au début de cette décennie, les innombrables obstacles qui ont limité les communications entre les tendances politiques socialistes et progressistes parmi les intellectuels, les étudiants et les travailleurs ont été balayés. Le monopole des médias capitalistes sur la distribution des informations a été grandement affaibli. La possibilité de rejoindre une audience de masse est maintenant à portée de la main. La guerre en Yougoslavie a révélé l'énorme potentiel et l'importance politique de l'Internet. Même après que les installations de télédiffusion yougoslaves furent bombardées, les informations sur l'impact des attaques de l'OTAN continuèrent d'être accessibles à une audience internationale par le biais de l'Internet. Beaucoup d'informations essentielles telle l'annexe secrète de l'accord de Rambouillet ont été rendues accessibles à une audience internationale grâce à cette remarquable technologie de télécommunication.

 

En février 1998, le Comité International de la Quatrième Internationale a fondé le World Socialist Web Site (www.wsws.org). Nous avons vu dans cette technologie le potentiel pour présenter à une vaste audience internationale, sur une base quotidienne, une analyse marxiste des événements mondiaux. Nous étions convaincus que le WSWS pouvait jouer un rôle décisif dans le développement de ce qui manquait depuis tant de décennies : une véritable culture politique marxiste internationale. Ce qui manquait, pensions-nous, ce n'était pas des slogans et un jargon simplistes, mais une étude sérieuse des événements. La longue histoire de notre tendance, dont les origines remontent à la lutte menée par Léon Trotsky contre la perversion stalinienne du marxisme et la trahison de la Révolution d'Octobre, assurait la substance intellectuelle nécessaire pour soutenir un flux quotidien de commentaires. Confiant dans la force de nos idées, nous étions impatients d'entrer en dialogue avec des lecteurs reflétant une vaste gamme de points de vue. Nous continuons de penser qu'une telle discussion facilitera l'union des socialistes dans le monde entier autour d'un véritable programme révolutionnaire internationaliste.

 

Les expériences de l'année qui vient de s'écouler ont démontré à des milliers de lecteurs de douzaines de pays différents l'importance du travail entrepris par le World Socialist Web Site. Au lendemain de la guerre en Yougoslavie, la nécessité d'organiser des discussions politiques et d'apporter une clarification théorique est plus grande et plus urgente que jamais. Le comité de rédaction du WSWS lance par conséquent un appel à ses lecteurs pour qu'ils participent à cette discussion et font tout ce qui est en leur pouvoir pour étendre l'influence du World Socialist Web Site, et ce cette façon, ériger les fondations pour la croissance du parti mondial de la révolution socialiste.

 

Notes :

 

1. « ;  Nations, States and War », extrait de The South Slav Conflict, publié par Raju G.C., Thomas and H. Richard Friman (New York et Londres, 1996), p. 225.
2. New York Times, 28 mars 1999.
3. The Future of War: Power, Technology & American World Dominance in the 21st Century (New York, Crown Publishers, 1996), p. ix.
4. Ibid., p. x.
5. Ibid., p. 1.
6. Ibid., p. 4.
7. New York Times, 6 juin 1999.

 

Sources WSWS

 

Posté par AdrianEvangelizt

 

 

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Published by Adriana Evangelizt - dans BALKANS-KOSOVO
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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 06:16

 

Après la boucherie : leçons politiques de la guerre des Balkans 

 

Par David North

Le 14 juin 1999


1ère partie

 

 


 

Au tournant d'un nouveau siècle

La capitulation de la Serbie face à l'assaut des États-Unis et de l'OTAN clôt la dernière grande expérience stratégique du XXe siècle. La conclusion sanglante de cette dernière donne au siècle une certaine symétrie tragique. Ce siècle a en effet commencé par la suppression brutale du soulèvement anticolonialiste des boxers en Chine pour se terminer avec une guerre qui complète la réduction des Balkans au statut de protectorat néocolonial des principales puissances impérialistes.

Il est encore trop tôt pour évaluer toute l'étendue de la dévastation infligée à la Serbie et au Kosovo par les missiles et les bombes des États-Unis. Chez les militaires serbes, le nombre de morts est évalué à 5.000, le nombre de blessés étant probablement deux fois plus nombreux. Au moins 1.500 civils ont été tués. Au cours de près de 35.000 sorties, l'aviation américaine, secondée par ses complices européens, a pulvérisé une vaste partie des infrastructures industrielles et sociales de la Yougoslavie. L'OTAN estime que 57 p. 100 des réserves pétrolières du pays ont été atteintes ou détruites. Presque toutes les grandes routes ont été bombardées intensément. Les centrales et les relais de distribution électriques, de même que les usines de filtration des eaux dont dépendent les centres urbains modernes ne fonctionnent qu'à une fraction de leur capacité d'avant les bombardements. Plusieurs centaines de milliers de travailleurs ont perdu leur gagne-pain suite à la destruction de leurs usines et de leurs lieux de travail. Plusieurs grands hôpitaux ont fortement été endommagés lors des bombardements. Les écoles fréquentées par 100.000 enfants ont été endommagées ou détruites.

Le coût évalué de la reconstruction des infrastructures détruites par l'OTAN varie selon les diverses évaluations entre 50 et 150 milliards $US. Même le chiffre le plus bas dépasse de loin les ressources disponibles de la Yougoslavie. De plus, le produit intérieur brut du pays devrait chuter de 30 p. 100 cette année. Au cours des deux derniers mois, les dépenses à la consommation ont diminué de près des deux tiers. Les économistes ont déjà calculé que sans assistance extérieure, la Yougoslavie aurait besoin de 45 ans avant même de pouvoir revenir au maigre niveau de prospérité économique qu'elle connaissait en 1989 !

Le bombardement de la Yougoslavie a dévoilé les véritables rapports qui existent entre l'impérialisme et les petites nations. Les grandes accusations contre l'impérialisme écrites au début du XXe siècle par Hobson, Lénine, Luxemburg et Hilferding, font toujours figure de documents modernes. Économiquement, les petits pays sont toujours à la merci des institutions de crédit et institutions financières des principales puissances impérialistes. Dans le domaine de la politique, toute tentative de faire valoir leurs intérêts propres s'accompagne de la menace de représailles militaires dévastatrices. De plus en plus fréquemment, les petits États se voient privés de leur souveraineté nationale, contraints d'accepter l'occupation militaire étrangère, et soumises à des formes de domination qui restent, malgré tout ce qui peut être dit, essentiellement de caractère colonialiste. À la lumière des événements actuels, le démantèlement des vieux empires coloniaux dans les années 40, 50 et 60 semble de plus en plus n'avoir été qu'un épisode temporaire de l'histoire de l'impérialisme.

L'assaut sur la Yougoslavie peut être défini de façon plus appropriée comme un massacre plutôt que comme une guerre. Car pour parler de guerre, il faut en effet qu'il y ait des combats au cours desquels les deux côtés sont au minimum exposés à un niveau de risque significatif. Or, il n'y a jamais eu dans l'histoire un conflit militaire avec un déséquilibre aussi énorme entre les forces en présence. Même les attaques écrasantes de Hitler lancées contre la Pologne, les Pays-Bas et la Norvège exposaient les forces allemandes à un niveau de danger quantifiable. Or, un tel élément de risque a été tout à fait inexistant pour les États-Unis tout au long de ce conflit. Sans même subir la moindre perte de vie, pas même à cause d'une balle perdue, les pilotes et les opérateurs de lance-missiles informatisés de l'OTAN ont ravagé la majeure partie de la Yougoslavie.

Ce déséquilibre des ressources militaires disponibles pour les belligérants caractérise cette guerre. En cette fin du XXe siècle, les ressources économiques commandées par les puissances impérialistes leur garantissent la suprématie technologique qui, en retour, se traduit par un avantage militaire écrasant. Dans ce cadre international, les États-Unis sont apparus comme le principal État agresseur impérialiste, utilisant sa suprématie technologique dans le domaine des armes de précision pour brutaliser, terroriser, et selon son bon vouloir, pulvériser des États plus petits et moins développés, virtuellement sans défense et qui se sont retrouvés, pour une raison ou une autre, en travers de leur chemin.

D'un point de vue militaire, la campagne de bombardement a une fois de plus démontré les capacités meurtrières de la machine de guerre des États-Unis. Les entrepreneurs actifs dans l'industrie de la défense se félicitent et se lèchent les lèvres en pensant aux revenus qui vont découler des commandes d'achat lorsque le Pentagone va regarnir son arsenal. Mais la capitulation de la Serbie est une victoire désastreuse. Les États-Unis ont certes atteint leurs objectifs à court terme dans les Balkans, mais à un coût politique énorme à long terme. Malgré la campagne de propagande pour présenter la destruction de la Yougoslavie comme un exercice humanitaire, l'image internationale des États-Unis a subi un dommage irrémédiable. Dans l'atmosphère de confusion politique qui entoure la chute de l'Union Soviétique, les États-Unis se sont élevés à des sommets sans précédents depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, époque où abondaient les illusions quant au rôle «  démocratique » et «  humanitaire » des États-Unis.

Beaucoup de choses ont changé au cours de la dernière décennie. La série interminable d'attaques effectuées avec des missiles de croisière contre un ennemi sasn défense après l'autre a provoqué un sentiment de répulsion parmi de vastes couches de la population. Dans le monde entier, les États-Unis sont perçus comme une brute rude et dangereuse qui n'arrête devant rien pour défendre ses intérêts. La rage qui a éclaté dans les rues de Beijing suite au bombardement de l'ambassade de Chine n'était pas seulement le produit de la propagande du régime stalinien et de l'incitation chauvine, mais découlait aussi de la compréhension par nombre de personnes que ce qui s'est passé à Belgrade peut très bien se passer à Beijing dans quelques années. Les représentants les plus astucieux de l'impérialisme américain craignent que la détérioration de l'image internationale de leur pays ne s'accompagne d'un lourd prix politique. Lors d'une table ronde à l'émission Nightline du réseau télévisé ABC suite à l'annonce que Milosevic avait accepté les termes de l'OTAN, l'ancien secrétaire d'État Lawrence Eagleburger reconnaissait : «  Nous avons présenté au reste du monde une image de brute de quartier, le doigt sur un bouton, occupé à tuer des gens sans rien à d'autre à payer que le prix d'un missile... voilà une image qui va hanter nos rapports avec le reste du monde pour les années à venir. »

Même parmi leurs alliés de l'OTAN, la nervosité se fait sentir à propos de l'appétit international des États-Unis et de leur volonté à utiliser tous les moyens pour arriver à leurs fins. En public, les présidents et premiers ministres européens s'inclinent respectueusement devant les États-Unis en proclamant leur amitié éternelle. Mais en privé, entre eux, dans des pièces «  sures » où ils espèrent être à l'abri des systèmes d'écoute de la CIA, ils débattent pour savoir contre qui ou à quel endroit les États-Unis porteront le prochain coup. Qu'arriverait-il si les intérêts de l'Europe étaient opposés directement à ceux des États-Unis ? L'an passé, des fiches de signalement à l'image de Saddam Hussein ornaient les pages couvertures du Time et de Newsweek. Cette année, c'est au tour de Slobodan Milosevic. À qui le tour l'an prochain ? Qui sera proclamé le dernier criminel international par CNN, le premier «  Hitler » du nouveau siècle ?

Le jour même de la capitulation de la Yougoslavie, les dirigeants des 15 pays européens annonçaient que l'Union européenne serait transformée en puissance militaire indépendante. Cette déclaration est beaucoup plus importante que les proclamations de solidarité de l'OTAN. «  L'union, ont-ils déclaré dans un communiqué officiel, doit avoir la capacité d'agir de façon autonome, elle doit être appuyée par des forces militaires crédibles, pouvoir décider quand utiliser ces dernières et de façon à réagir aux crises internationales sans porter préjudice aux actions de l'OTAN. » Derrière cette déclaration se cache la conviction des leaders européens selon laquelle la capacité du capitalisme européen de concurrencer avec les États-Unis à l'échelle mondiale, ­ bref de survivre, ­ dépend d'une force militaire crédible capable d'assurer et de défendre ses propres intérêts internationaux. Pour la bourgeoisie européenne, il est intolérable que seul les États-Unis aient la capacité de déployer une force militaire pour la poursuite de ses avantages stratégiques géopolitiques et de ses intérêts économiques. Ainsi, la compétition parmi les principales puissances impérialistes est maintenant prête à assumer directement, au lendemain même de la destruction infligée à la Yougoslavie, une coloration ouvertement militariste.

Loin de représenter une rupture avec un passé humaniste, la guerre des Balkans de 1999 annonce la résurgence virulente des caractéristiques des plus malignes de l'époque impérialiste: la légitimation de l'usage brutal d'une puissance militaire écrasante contre de petits États afin de poursuivre les intérêts stratégiques des «  grandes puissances », la violation cynique du principe de la souveraineté nationale, le rétablissement de facto des formes colonialistes d'assujettissement, et la résurrection des antagonismes interimpérialistes porteurs des germes d'une nouvelle guerre mondiale. Loin d'avoir été exorcisés par la bourgeoisie internationale, les démons de l'impérialisme qui se sont réveillés pour la première fois au début du XXe siècle hantent toujours l'humanité à l'aube du XXIe siècle.


Les médias et la guerre en Yougoslavie


La propagande occupe un rôle essentiel dans toutes les guerres. «  La presse est le grand clavier sur lequel le gouvernement joue » disait le chef de la propagande nazie Joseph Goebbels. Mais la taille, la sophistication technologique et l'impact de la propagande moderne dépassent tout ce qui a pu être imaginé même à l'époque de la Seconde Guerre mondiale. Toutes les techniques d'abrutissement employées par les industries de la publicité et du divertissement trouvent leur pleine expression dans le «  marketing » de la guerre pour un auditoire de masse. La réussite de toute une entreprise sordide dépend de l'usage efficace d'une seule expression chargée d'émotion utilisée pour désorienter le public. Ainsi, lors de la campagne de bombardement de 1998-99 contre l'Iraq, l'expression était «  armes de destruction massive ». Pour mobiliser l'opinion publique derrière l'attaque contre la Yougoslavie, toutes les contradictions, les complexités et les ambiguïtés des Balkans ont été dissoutes dans une expression, martelée jour après jour : «  purification ethnique ». Le public américain et international a été bombardé sans cesse avec le même message : «  la guerre est menée pour faire cesser un massacre collectif ». Les extraits vidéos des réfugiés albanais quittant le Kosovo ont été diffusés à longueur de journée tout en laissant les auditeurs dans le noir en ce qui a trait au contexte historique et politique de ces événements. Le fait que, jusqu'à ce que les bombardements commencent, les pertes de vies aient été relativement peu nombreuses au Kosovo, du moins par rapport aux autres conflits ethniques qui sévissent ailleurs dans le monde, a été simplement passé sous silence. Pour ce qui est du nombre actuel de Kosovars albanais tués directement par les forces serbes militaires et paramilitaires, les déclarations grotesques du gouvernement américain et des porte-parole de l'OTAN qui ont avancé des chiffres qui varient entre 100.000 et 250.000 morts, se sont avérés tout à fait insoutenables et n'ont aucun rapport avec la réalité.

Les comparaisons effectuées régulièrement entre le conflit au Kosovo et l'holocauste sont obscènes. Et celles entre la Serbie et l'Allemagne nazie tout simplement absurdes. Lorsque le tribunal international a finalement rendu public, pour des raisons strictement politiques, un chef d'accusation contre Milosevic, le nombre de morts pour lesquelles il était directement tenu responsable s'élevait à 391. Personne ne serait assez idiot pour présenter Milosevic comme un humaniste, mais il y a bien des gens qui sont responsables de beaucoup plus de morts que lui, dont notamment l'Américain Henry Kissinger, qui a reçu le prix Nobel de la paix. Toute la campagne de propagande semblait d'ailleurs fréquemment se déformer sous son propre poids de mensonges et d'inepties. Pourtant, le fait qu'il n'existait aucune autre raison pour légitimer la guerre que les motifs officiels humanitaires avancés par l'administration Clinton, n'a jamais été reconnu par les mass media américains, même par ceux qui, dans les termes les plus timides, ont soulevé des interrogations quant à la décision de bombarder la Yougoslavie.

Les médias n'ont fait aucun effort pour examiner l'arrière-plan historique du conflit. Les questions essentielles telles que la relation entre les politiques économiques imposées à la Yougoslavie par le Fonds monétaire international et la réapparition des tensions ethniques n'ont jamais été discutées publiquement. Aucune étude en profondeur n'a été effectuée quant au rôle désastreux des politiques allemande et américaine du début des années 90 - plus particulièrement les reconnaissances de l'indépendance de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie - dans le déclenchement de la guerre civile dans les Balkans. Le fait même que les Serbes puissent avoir la moindre raison légitime d'être insatisfaits des conséquences politiques et économiques de la dissolution soudaine de la Yougoslavie, un État qui existait depuis 1918, n'a pas même été mentionné.  Aucune déclaration n'a été faite par les États-Unis et les puissances d'Europe de l'Ouest pour expliquer le contraste frappant de leur attitude envers les revendications territoriales et les politiques ethniques de la Croatie, de la Slovénie et de la Bosnie d'un côté, et celles de la Serbie de l'autre. Pourquoi par exemple, est-ce que les États-Unis ont activement soutenu en 1995 la «  purification ethnique » infligée aux 250.000 Serbes vivant dans la province de Krajina ? Aucune réponse n'a été donnée à cela.

Comme d'habitude, les médias ont supprimé toute information donnant la moindre légitimité aux actions du gouvernement serbe. L'exemple le plus flagrant de falsification délibérée a été le traitement des discussions à Rambouillet. D'abord, les médias ont constamment fait référence au rejet par les Serbes de l'accord de Rambouillet, bien que tous ceux qui sont familiers avec les discussions savent très bien qu'il n'y a eu aucune négociation et aucun accord à Rambouillet. Ce que les Serbes ont rejeté était en fait un ultimatum non négociable.

Geste encore plus malhonnête, les médias américains et d'Europe de l'Ouest ont retenu des informations essentielles qui auraient pu nuire à l'appui de l'opinion publique pour l'attaque contre la Yougoslavie. Les médias n'ont tout simplement pas rapporté que l' «  accord » comprenait en annexe l'exigence que les Serbes devaient accepter que les forces de l'OTAN puissent pénétrer sans avertissement non seulement au Kosovo mais également dans toutes les régions de la Yougoslavie. Le sens de cette clause est évident : les États-Unis ont délibérément confronté Milosevic avec un ultimatum qu'ils savaient inacceptable. Même après que cette information se soit néanmoins répandue sur l'Internet, elle fut généralement encore passée sous silence dans les mass médias. Ce n'est que dans l'édition du 5 juin du New York Times, soit après la capitulation de la Serbie, qu'elle a enfin été rendue publique et la clause cruciale même citée. Il a même été reconnu que le retrait de cette clause dans les conditions posées par Tchernomyrdine et Ahtisaari a constitué un facteur décisif pour persuader Milosevic à accepter le retrait des troupes serbes du Kosovo.

L'impérialisme et les Balkans

Dans la mesure où les médias se concentrent de façon maniaque sur le thème de la purification ethnique, ils découragent l'examen des raisons plus substantielles et profondes ayant poussé l'administration Clinton à lancer son assaut contre la Yougoslavie. Malheureusement, hormis quelques exceptions honorables, les universitaires américains experts en politique internationale et en histoire des Balkans ont montré peu d'intérêt à défier publiquement la campagne de propagande. En fait, ils ont accordé un niveau de crédibilité intellectuelle aux poses humanitaires du gouvernement américain en rejetant la suggestion même qu'il puisse y avoir un quelconque grand intérêt matériel en jeu dans les Balkans.

Pourtant, comme le révèle même une étude superficielle de la région, c'est tout ce qu'il y a de plus faux. Le Kosovo est riche en ressources pouvant être mises en marché. Brisant finalement son long silence à ce sujet, le New York Times, véritable pilier du département d'État américain, publiait un article le 2 juin 1999 intitulé «  Le prix : le contrôle des riches mines du Kosovo ». L'article débutait ainsi : «  Plusieurs plan de partition non officiels ont été préparés pour le Kosovo, tous soulevant la question suivante : qui contrôlera l'important bassin minier septentrional ? les bombardements ont rendu difficile la mise à jour de la production de cette région. Mais les experts disent que les ressources incluent d'immenses dépôts de houille, de même que du nickel, du plomb, du zinc et d'autres minéraux ».

Bien entendu, la présence de telles ressources ne peut en elle-même fournir une explication adéquate de la guerre. Ce serait trop simplifier les variables stratégiques complexes que de réduire la décision de déclencher une guerre simplement à la présence de certaines matières premières dans le pays ciblé. Cependant, le concept des intérêts matériels embrasse plus que les gains financiers immédiats d'une industrie ou d'un conglomérat. Les élites financières et industrielles des pays impérialistes déterminent leurs intérêts matériels dans le cadre des calculs géopolitiques internationaux. Il y a des cas où une bande stérile de terre revêt une valeur nulle en termes de ressources exploitables, mais est perçue, peut-être du fait de son emplacement géographique ou des caprices des rapports et des engagements politiques internationaux, comme un endroit stratégique inestimable. Gibraltar, qui n'est essentiellement qu'un gros rocher, est l'un de ces endroits. Il y a d'autres régions qui possèdent une réelle valeur intrinsèque, notamment le golfe Persique, et pour lesquelles les puissances impérialistes ne reculeront devant rien pour s'en assurer le contrôle.

Les Balkans ne flottent pas sur une mer de pétrole, ni ne sont une terre inculte et stérile. Mais son importance stratégique a été un facteur constamment présent dans les politiques des puissances impérialistes. Que ce soit simplement à cause son emplacement géographique, ou de sa position en tant que point de transit critique de l'Ouest vers l'Est de l'Europe, ou encore à titre de zone tampon contre l'expansion de la Russie (et plus tard de l'URSS) vers le sud, les Balkans ont toujours joué un rôle critique dans l'équilibre international du pouvoir. Les événements dans les Balkans ont mené à la Première Guerre mondiale parce que l'ultimatum lancé à la Serbie par l'Autriche-Hongrie en juillet 1914 (dont l'ombre se prolonge sur l'ultimatum États-Unis-OTAN 85 ans plus tard) menaçait de déstabiliser l'équilibre précaire entre les principaux États européens.

Tout au long du XXe siècle, l'attitude des États-Unis envers les Balkans a été déterminée par de vastes considérations internationales. Lors de la Première guerre mondiale, la décision du président Woodrow Wilson de se faire le champion du droit à l'autodétermination a été partiellement motivée par le désir d'utiliser les aspirations nationales des peuples balkaniques contre l'Empire austro-hongrois. L'un des célèbres «  Quatorze points » formulés par Wilson comme base pour mettre fin à la guerre mondiale avait justement rapport aux droits de la Serbie, y compris d'avoir un accès à la mer (droit aujourd'hui menacé par les États-Unis qui encouragent le séparatisme monténégrin). Après la conclusion de la Seconde Guerre mondiale, la confrontation croissante avec l'Union Soviétique a été le facteur décisif qui a déterminé la politique américaine envers le nouveau régime du maréchal Tito à Belgrade. L'éruption en 1948 d'un conflit acerbe entre Staline et Tito a eu un immense impact sur l'évaluation faite par Washington du rôle de la Yougoslavie dans les affaires internationales. Voyant le régime de Tito comme un obstacle à l'expansion soviétique vers la Méditerranée par le biais de la mer Adriatique (et par conséquent vers l'Europe méridionale et le Moyen-Orient), les États-Unis se sont alors transformé en défenseurs déterminés de l'unité et de l'intégrité territoriale de la Yougoslavie.

La dissolution de l'URSS a changé la nature des liens entre Washington et Belgrade. Ne craignant plus d'expansion de l'URSS, les États-Unis ne voyaient plus pourquoi il fallait continuer à défendre l'unité de la Yougoslavie. Les politiques américaines réfletaient les nouvelles préoccupations qu'engendrait la nécessité de rapidement réorganiser les économies de l'ex-URSS et des anciens régimes staliniens de l'Europe de l'Est sur la base des lois du marché. Après quelques hésitations au début, les façonneurs des politiques américaines se sont convaincus que la privatisation de l'économie et la pénétration du capital occidental seraient facilitées par la destruction des vieilles structures d'État centralisées qui avaient joué le rôle qu'on leur connaît dans les économies de type soviétique dirigées de façon bureaucratique. Les États-Unis et ses alliés européens ont alors entrepris de préparer le démantèlement de la Fédération yougoslave alors unifiée. Le but fut atteint, très simplement, avec la reconnaissance officielle des républiques de l'ex-Fédération, tout d'abord la Slovénie et la Croatie et puis ensuite la Bosnie, comme états souverains et indépendants. Les résultats de ces politiques ont un nom: désastre. Voici ce que le professeur Raju G.C. Thomas, spécialiste reconnu des Balkans, en dit:

 

«  Il n'y a pas eu de tueries de masse en Yougoslavie avant que la Slovénie et la Croatie ne déclarent unilatéralement leurs indépendances, qui ont été reconnues tout d'abord par l'Allemagne et le Vatican, suivis des États-Unis et du reste de l'Europe.

Il n'y a pas eu de tueries de masse non plus en Bosnie avant qu'elle ne soit reconnue officiellement. Peut-être que le moindre de tous les maux aurait été de laisser intact l'ancien État yougoslave. Les problèmes sont apparus en même temps que la reconnaissance ou les pressions pour faire reconnaître l'indépendance des républiques. L'ancienne Yougoslavie n'a pas agressé ses voisins. Par contre, la véritable agression en Yougoslavie commence avec la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie par les pays occidentaux. L'intégrité territoriale d'un État créé sur une base volontaire en décembre 1918, a été niée. En 1991, la politique de reconnaissance des nouveaux États a permis de détruire des États indépendants qui existaient depuis longtemps. Lorsque plusieurs États riches et puissants décident de déchirer un État souverain à l'aide d'une politique de reconnaissance, comment celui-ci doit-il se défendre ? Il n'existe pas de forteresse, pas de défense contre cette forme internationale de destruction. En réalité, l'occident, avec en tête l'Allemagne et ensuite les États-Unis, a démembré la Yougoslavie avec la politique de reconnaissance des États. » [1]

Les implications stratégiques internationales de la dissolution de l'URSS donnaient aux États-Unis et à l'OTAN une autre raison pour promouvoir le démantèlement de l'ancienne Fédération yougoslave. Les États-Unis étaient pressés d'exploiter le vide du pouvoir qu'avait laissé l'effondrement de l'Union Soviétique. Ils voulaient étendre rapidement vers l'Est leur zone d'influence et consolider leur contrôle sur les énormes réserves de pétrole et de gaz naturel encore inexploitées des républiques nouvellement indépendantes en Asie Centrale, républiques anciennement membres de l'URSS. Dans ce nouvel arrangement géopolitique, les Balkans occupent une position stratégique exceptionnelle, pouvant servir de tête de pont aux puissances impérialistes, en particulier les États-Unis, pour le contrôle de l'Asie centrale. C'est là, en dernière analyse, la cause du conflit entre les États-Unis et le régime de Milosevic. Il est tout à fait certain que Milosevic ne s'oppose pas à l'établissement d'une économie de marché en Yougoslavie, ni, non plus, au développement des relations avec les principales puissances impérialistes. Mais le démembrement de la Fédération yougoslave, contrairement à ce à quoi s'attendait Milosevic, s'est fait au détriment de la Serbie.  

Il ne faut pas de parti pris pour Milosevic pour constater que les politiques impérialistes aux Balkans étaient entièrement biaisées au détriment de la Serbie et qu'elles ont mis en danger l'ensemble des communautés serbes dans les différentes régions de l'ex-Yougoslavie. Les actions entreprises par les forces militaires croates et les forces militaires musulmanes bosniaques, même celles qui donnèrent naissance au terme maintenant consacré de «  purification ethnique », ont été généralement considérées comme de l'autodéfense nationale tout à fait légitime, alors que les actions entreprises par les Serbes étaient dénoncées comme un viol de l'ordre international qu'on ne pourrait tolérer. La dynamique du démembrement de la Yougoslavie exigeait que soient criminalisées toutes les mesures que prenait la Serbie pour défendre ses intérêts nationaux au sein du nouveau système d'États. La reconnaissance de la Slovénie, celle de la Croatie et celle de la Bosnie ont transformé l'armée yougoslave, aux yeux de la «  communauté internationale » impérialiste, en agresseurs qui menaçaient l'indépendance et la souveraineté des nouveaux États. Les actes des minorités serbes hors des frontières de ce qui restait de l'ancienne fédération étaient le plus souvent considérés comme des exemples d'agression yougoslave. Dans la mesure où l'insatisfaction des Serbes face au partage des Balkans a entravé les buts à long terme de l'impérialisme américain, elle a attisé la colère de Washington, qui a décidé de donner aux Serbes une leçon qu'ils n'oublieraient pas.  

 

L'éruption de l'impérialisme américain et le deuxième «  siècle américain »

 

Les différentes forces de l'OTAN se sont unies pour frapper la Yougoslavie. Toutefois, aussi bien la planification que l'exécution de l'attaque porte le sceau des États-Unis. Même pas l'imitation plutôt tragi-comique de Margaret Tatcher par le Premier Ministre Tony Blair ne peut masquer le fait que ce sont les États-Unis qui décidaient de tout dans cette guerre. Le 24 mars, jour où les premiers missiles de croisière étaient lancés sur la Yougoslavie, c'était le quatrième pays que bombardait les États-Unis en moins d'un an. Plus tôt, en 1999, à la recherche des légendaires «  armes de destruction massive » de Saddam Hussein, le gouvernement Clinton a mis en branle une campagne féroce de bombardements contre l'Irak. En fait, le bombardement de l'Irak apparaît maintenant comme un fait permanent et courant de la politique étrangère des États-Unis. Un compte-rendu de l'activité militaire des États-Unis depuis 10 ans, s'il était mené en toute objectivité, ne pourrait provoquer qu'étonnement et horreur. Un pays qui n'arrête de clamer son amour de la paix, a été presque continuellement impliqué, d'une façon ou d'une autre, dans une entreprise guerrière contre un pays étranger. Pas moins de six missions importantes ont impliqué soit une attaque au sol, soit des bombardements : le Panama, en 1989; le Golfe Persique, en 1990-91; la Somalie en 1992-93; la Bosnie, en 1995; le Golfe Persique encore, en 1999; et le Kosovo et la Yougoslavie maintenant. En plus, il y a eu les occupations: Haiti, en 1994; la Bosnie, en 1995; et la Macédoine, aussi en 1995. Les vies humaines sacrifiées directement ou indirectement lors d'actions militaires américaines se comptent par centaines de milliers. Évidemment, le gouvernement américain, et les médias, ont présenté chacun de ces épisodes comme une oeuvre humanitaire. Dans les faits, ils sont des manifestations objectives du caractère de plus en plus militariste de l'impérialisme américain.

Il existe un lien indéniable et évident entre l'effondrement de l'Union Soviétique et l'arrogance et la brutalité avec lesquelles les États-Unis réalisent leur agenda international dans les années 90. Des sections entières de l'élite dirigeante américaine sont arrivées à la conviction que l'absence d'adversaire international capable de résister aux États-Unis offre à ces derniers, pour la première fois dans l'histoire, la chance de dominer le monde sans partage par le moyen de leur puissance militaire. Contrairement aux rêves de «  siècle américain » contemplés au lendemain de la Deuxième Guerre, rêves ratatinés par la contrainte qu'imposait l'existence de l'URSS aux ambitions mondiales des États-Unis, les décideurs politiques à Washington et les «  experts » américains défendent l'idée que leur supériorité militaire écrasante donnera le XXIe aux États-Unis. Personne ne pouvant les en empêcher de l'extérieur et sans opposition significative à l'intérieur, les États-Unis visent à faire disparaître ce qui pourrait entraver sa réorganisation de l'économie mondiale sur la base des lois du marché, qu'interprètent et exploitent à leur profit les entreprises transnationales américaines.  

Il suffit seulement pour les États-Unis, soutiennent-ils, de se libérer de toute inhibition qu'ils pourraient avoir à utiliser la puissance de leur armée. Comme l'a écrit Thomas Friedman, du New York Times, peu après le début de la guerre en Yougoslavie: «  La main invisible du marché ne peut rien sans un poing invisible; McDonald ne peut se développer sans McDonnell Douglas et ses F-15. Le poing invisible qui garantit la sécurité de la technologie de la Silicon Valley à travers le monde porte comme nom: armée de l'air, marine, armée de terre et bataillon de marines des États-Unis d'Amérique... »[2]  

 

L'avenir de la guerre et le culte des armes de précision

 

Cette perspective est élaborée d'une façon particulièrement crue et détaillée dans un livre récemment publié sous le titre : L'avenir de la guerre, par George et Meredith Friedman. L'argument central des Friedman, tous deux des spécialistes en espionnage des affaires, est que l'arsenal américain d'armes de précision lui donne un degré de supériorité militaire qui va lui assurer une domination du monde pendant des décennies, sinon des siècles, à venir. Ils écrivent :

«  Alors que la conduite de la guerre va continuer à dominer et à définir le système international, la manière dont elle est menée subit une profonde transformation, qui va beaucoup renforcer la puissance américaine. En fait, le 21me siècle sera défini par l'écrasante et persistente puissance des États-Unis. Notre thèse est que la montée de la puissance américaine n'est pas simplement une autre phase dans l'évolution d'un système global vieux de cinq cents ans, mais représente en fait le début d'un système global complètement nouveau. Nous sommes dans une époque fondamentalement nouvelle, où le monde qui tournait autour de l'Europe est en train d'être remplacé par un monde tournant autour de l'Amérique du Nord » [3] (souligné par nous).  

Selon les Friedman, ce changement historique dans le foyer de la puissance mondiale a été annoncé par la guerre du Golfe de 1991. «  Il est arrivé quelque chose d'extraordinaire durant l'opération Tempête du désert », proclament-ils. «  Le caractère entièrement à sens unique de la victoire, la destruction de l'armée irakienne comparée à des pertes minimales du côté américain, tout cela indique un changement qualitatif dans la puissance militaire ». L'écrasante victoire américaine aurait été rendue possible par le déploiement d'armes de précision, les premières dont la trajectoire n'est pas contrôlée par les lois de la gravité et de la ballistique. Dotées de la capacité de corriger leur propre parcours et de suivre leurs cibles, «  les armes de précision ont transformé les fondements statistiques de la guerre, et par là, la mathématique de la puissance politique et militaire. » Les Friedman affirment que l'introduction d'armes de précision est une innovation qui «  rivalise avec l'introduction de l'arme à feu, de la phalange, et du chariot en tant que jalons de l'histoire de l'humanité ». Si l'Europe «  a conquis le monde à l'aide du pistolet », l'apparition des armes de précision marque le début d'une nouvelle époque de l'histoire sous domination américaine [4]. Les Friedman concluent ainsi :  

«  Le XXIe siècle sera le siècle américain. Cela peut sembler étrange à dire, le XXe siècle étant communément considéré comme étant le siècle américain, dont la fin devrait également mettre un point final à l'hégémonie américaine. Mais la période qui va de l'intervention déterminante des États-Unis dans la première guerre mondiale à aujourd'hui n'était qu'un prologue. Seules les grandes lignes de la puissance américaine sont devenues visibles au cours des 100 dernières années, et celle-ci ne s'est pas entièrement affirmée, étant toujours à moitié cachée par des problèmes transitoires et des challengers insignifiants : Spoutnik, Vietnam, Iran, Japon. Avec le recul, il sera clair que les maladresses et les échecs américains n'étaient rien de plus que les trébuchements de l'adolescence, c'est-à-dire d'un caractère passager et sans importance » [5].  

Si l'on met de côté pour l'instant la validité des arguments avancés par les Friedman et leur estimation des implications historiques des armes de précision, le fait que leur point de vue réflète la façon de penser d'une couche substantielle de l'élite politique américaine a en soi une profonde signification objective. Rien n'est plus dangereux qu'une mauvaise idée dont le temps est venu. Comme en témoigne déjà la décision de poser un ultimatum à la Yougoslavie («  capitulez ou vous serez anéantis »), les stratégistes de l'impérialisme américain se sont convaincus que les armes de précision ont fait de la guerre une option efficace, viable et peu risquée.  

L'idée que la force militaire est le facteur décisif en histoire est loin d'être une idée neuve. Mais si on l'examine d'un point de vue théorique, elle exprime une conception vulgaire et simpliste des véritables rapports de cause à effet qui déterminent l'évolution historique. La politique de la guerre et la technologie militaire ne sont pas les facteurs essentiels de l'histoire. En réalité, elles doivent toutes deux leur apparition et leur développement à des facteurs socio-économiques qui s'avèrent en fin de compte plus essentiels. L'introduction d'un nouveau système d'armements peut certainement influencer le résultat de telle ou telle bataille, ou même d'une guerre, selon les circonstances. Mais dans la longue marche de l'histoire, c'est un facteur subordonné et contingent. Les États-Unis jouissent actuellement d'un «  avantage compétitif » dans l'industrie des armements. Mais ni cet avantage ni les produits de cette industrie ne peuvent garantir une domination mondiale. A côté des armes les plus sophistiquées, le fondement financier-industriel du rôle dominant des États-Unis dans les affaires du capitalisme mondial est beaucoup moins substantiel qu'il ne l'était il y a 50 ans. Sa part de la production mondiale a chuté. Son déficit commercial international augmente tous les mois à coups de milliards de dollars. La conception qui sous-tend le culte des armes de précision, l'idée que la maîtrise de la technologie des armements peut effacer ces indices économiques plus fondamentaux de la force nationale, est une dangereuse folie. De plus, malgré toute leur force explosive, le financement, la production et le déploiement de missiles de croisière et autres bombes «  intelligentes » sont sujets aux lois du marché capitaliste et sont à la merci de ses contradictions. La production de ces armes requiert d'extraordinaires dépenses; et, il faudrait se rappeler, leur utilisation n'implique pas la création, mais la destruction, de richesse. Pour des années à venir, la richesse générée par le travail productif servira à rembourser les dettes qui ont été accumulées afin de financer la fabrication de bombes qu'on a fait exploser dans les Balkans.  

Il est douteux que Madame Albright ne s'intéresse à de telles subtilités. En fait, l'obsession pour les «  merveilles » de la technologie des armements et les «  miracles » qu'ils promettent, s'observe le plus souvent chez les élites dirigeantes qui sont arrivées, qu'elles le savent ou non, à une impasse historique. Confondues par un ensemble complexe de contradictions socio-économiques à l'échelle nationale et internationale, qu'elles comprennent à peine et pour lesquelles il n'existe pas de solution conventionnelle, elles se rabattent sur les armes et la guerre dans le vain espoir de pouvoir écarter les problèmes à coups de missiles.  

Considérée du point de vue des rapports politiques pratiques, la foi persistante dans les armes de précision semble dangereuse et téméraire. Aucune période historique n'a vu un développement aussi rapide de la technologie. Chaque progrès, aussi spectaculaire soit-il, ne fait que préparer son dépassement par des innovations encore plus extraordinaires au niveau de la conception et de la performance. Les progrès révolutionnaires dans le domaine de la technologie des communications et de l'information garantissent la diffusion plus ou moins rapide des connaissances et de l'expertise nécessaires à la fabrication des armes de précision. Le monopole américain sur la puissance nucléaire, qu'avaient espéré utiliser le président Truman et ses associés en 1945 en tant que fondement militaire du «  siècle américain » promis à la fin de la Deuxième guerre mondiale, aura duré moins de cinq ans. Rien ne porte à croire que la technologie des nouveaux armements restera la propriété exclusive des États-Unis. Même si les États-Unis parvenaient à maintenir leur leadership dans le développement des armes de précision, cela ne garantirait pas que les guerres de la prochaine décennie seraient aussi peu coûteuses en vies humaines pour les Américains que celles des années 90. Les horreurs commises par les États-Unis augmentent nécessairement la pression sur les nations qui se considèrent menacées et les poussent à préparer une riposte de taille. Même dans les cas où les coûts de développement ou d'achat de la technologie des armes de précision s'avèrent trop élevés, des alternatives plus abordables mais très fatales seront adoptées, qu'elles soient chimiques, biologiques, ou, faut-il ajouter, nucléaires. La Russie possède déjà en abondance toutes ces alternatives. La Chine, l'Inde, le Pakistan, et bien sûr Israël, possèdent également un arsenal substantiel d'armes destructrices.  

Si les ressources de pays économiquement arriérés ne sont pas suffisantes pour rivaliser avec les États-Unis dans le domaine de l'armement de pointe, celles de l'Europe et du Japon le sont. Bien qu'ils prennent soin de formuler leurs déclarations en des termes qui ne montrent pas d'hostilité envers les États-Unis, de nombreux analystes européens soulignent la nécessité d'augmenter sérieusement les dépenses militaires européennnes. «  La dépendance de l'Europe envers les États-Unis », écrivait le Financial Times britannique dans son édition du 5 juin, «  a été mise à nu de façon embarassante ». Soulignant «  l'urgence » des plans de l'Union européenne pour le développement de son propre programme militaire, le Financial Times ajoutait : «  Ce n'est pas que l'Europe devrait viser à égaler les États-Unis missile pour missile et chasseur pour chasseur. Mais elle devrait avoir la technologie, la base industrielle et l'expertise militaire professionnelle pour pouvoir au moins agir sur un pied égal avec les États-Unis au lieu d'en être le parent pauvre » (souligné par nous).  

 

Retour vers le futur : l'impérialisme au XXIe siècle

 

La première moitié du vingtième siècle a vu le plus terrible gaspillage de vies humaines de l'histoire. On estime à plus de 100 millions le nombre de gens tués au cours de la première (1914-18) et de la deuxième (1939-45) guerre mondiale. Ces guerres, comme l'ont expliqué les grands révolutionnaires marxistes de l'époque, avaient leurs origines dans les contradictions fondamentales du capitalisme mondial : la contradiction entre le caractère essentiellement anarchique d'une économie de marché basée sur la propriété privée des moyens de production et le caractère objectif social du processus de production; la contradiction entre le développement d'une économie mondiale très intégrée et le système d'états nationaux au sein duquel l'ordre de classe bourgeois est historiquement enraciné. Les guerres mondiales ont été directement précipitées par des conflits entre classes dirigeantes de différents pays impérialistes à propos de marchés, de matières premières et d'intérêts stratégiques associés. Les États-Unis sont sortis de la deuxième guerre mondiale en tant que puissance capitaliste dominante. L'Allemagne, l'Italie et le Japon avaient été vaincus. L'Angleterre et la France avaient été dévastées par la guerre. Les vieux antagonismes inter-impérialistes n'avaient pas disparu, mais ils avaient été tenus en échec par la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique.

L'effondrement de l'URSS en 1991 a enlevé toute contrainte politique aux conflits inter-impérialistes. Les ambitions rivales des États-Unis, de l'Europe et du Japon ne peuvent être conciliées de façon pacifique pour toujours. Le monde des affaires est un monde de compétition implacable et féroce. Des entreprises qui, pour une raison ou une autre, jugent nécessaire de collaborer sur un projet aujourd'hui, peuvent, selon les circonstances, se retrouver demain à la gorge l'une de l'autre. L'implacable compétition entre compagnies sur une échelle mondiale, l'éternelle omnium contra omnes (guerre de tous contre tous), trouve en fin de compte son expression la plus développée et la plus fatale dans les conflits militaires ouverts. L'intégration globale des processus de production ne diminue pas les conflits entre puissances impérialistes, mais, paradoxalement, les rend plus intenses. Comme l'écrivent les Friedman, avec justesse pour une fois : «  La coopération économique nourrit l'interdépendance économique. L'interdépendance nourrit les frictions. La recherche d'un avantage économique est un jeu acharné qui pousse les nations à prendre des mesures extrêmes, fait qui peut être démontré par l'histoire » [6].  

La fréquence croissante d'explosions militaires au cours des années 90 est un symptôme objectif de la conflagration internationale qui approche. Tant la première que la deuxième guerre mondiale ont été précédées par une série de conflits locaux et régionaux. Les grandes puissances impérialistes cherchant à étendre leur influence à des régions ouvertes à la pénétration capitaliste par l'effondrement de l'URSS, la probabilité de conflits entre celles-ci augmente. L'enjeu en cas de conflits majeurs, comme ceux qui vont inévitablement se développer autour de la division du butin que constitue le pétrôle des régions caspiennes et caucasiennes, sera les questions de vie et de mort de la domination mondiale. De telles questions, de par leur nature même, ne se prêtent pas à des solutions pacifiques. La tendance fondamentale de l'impérialisme pointe inexorablement dans la direction d'une nouvelle guerre mondiale.  

Notes :  

1. « ;  Nations, States and War », extrait de The South Slav Conflict, publié par Raju G.C., Thomas and H. Richard Friman (New York et Londres, 1996), p. 225.
2. New York Times, 28 mars 1999.
3. The Future of War: Power, Technology & American World Dominance in the 21st Century (New York, Crown Publishers, 1996), p. ix.
4. Ibid., p. x.
5. Ibid., p. 1.
6. Ibid., p. 4.
7. New York Times, 6 juin 1999.

Sources WSWS

Posté par AdrianEvangelizt

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20 septembre 2006 3 20 /09 /septembre /2006 14:40

 

 

 

Derrière la guerre des Balkans

Réplique à un partisan des bombardements des États-Unis et de l'OTAN contre la Serbie

Par David North
Le 8 avril 1999

 

Nous publions ci-dessous une lettre ouverte préparée par David North, président du comité de rédaction du World Socialist Web Site, en réponse à une lettre envoyée au WSWS par P. Harris, supporter des bombardements des États-Unis et de l'OTAN contre la Serbie. Pour ceux qui désireraient lire la lettre de P. Harris (en anglais) en entier, un hyperlien a été ajouté à la fin de cette réplique.

M. Harris,

Avant de commencer à répondre aux divers points spécifiques que vous avez soulevé dans votre attaque contre notre opposition à la guerre menée par les États-Unis contre la Serbie, je pense que certaines remarques préalables tant sur Ie climat politique qui prévaut actuellement que sur les expériences historiques pertinentes au sujet doivent être présentées afin de pouvoir répondre à des arguments militaristes provenant d'un ancien opposant à la guerre du Viêt-Nam.

En effet, le soutien direct et enthousiaste des bombardements effectués par les États-Unis et l'OTAN contre la Serbie par d'anciens opposants à l'intervention américaine au Viêt-Nam comme vous constitue l'un des phénomènes politiques les plus révélateurs à propos de la guerre actuelle. Presque tous les leaders politiques d'Europe et des États-Unis responsables de la poursuite de la guerre contre la Serbie ont participé, à un moment donné ou un autre de leur vie à des manifestations et des démonstrations politiques anti-impérialistes. Clinton lui même ne se distingue de vous que par le simple fait que son opposition au militarisme a duré tant et aussi longtemps qu'il était personnellement exposé à la menace de la conscription. D'autres, tels le chancelier Schroeder, le ministre des Affaires étrangères Fischer et le ministre de la Défense Scharping en Allemagne, ou encore le secrétaire-général de l'OTAN, le général Solana, ont continué de débiter des slogans marxistes et «  anti-impérialistes » jusque dans les années 80.

L'évolution de tous ces messieurs est clairement l'expression d'un processus politique beaucoup plus vaste. E.J. Dionne du Washington Post déclarait justement que la réaction des protestataires des années 60 contre la guerre du Viêt-Nam face au bombardement de la Serbie marquait la fin absolue du «  syndrome de la guerre du Viêt-Nam » . Maintenant que le Président Clinton «  a embrassé l'idée que la puissance américaine peut être utilisée au nom de la démocratie, des droits de l'homme et des intérêts nationaux légitimes » , les conditions sont devenues mures pour permettre la réconciliation complète des anciens opposants à la guerre du Viêt-Nam avec l'appareil militaire des États-Unis. «  Nous sommes dans une situation où les colombes de l'époque du Viêt-Nam se sont débarrassés de leur ambivalence pour endosser l'usage de la force. »

Parmi ceux qui se sont débarrassés de leur «  ambivalence » , on retrouve Walter Shapiro, chroniqueur au USA Today qui se décrie comme une «  ancienne colombe » maintenant «  en train de voler avec les faucons » . Rappelant avec un soupçon de nostalgie sa participation aux protestations contre la guerre du Viêt-Nam organisées sur les campus universitaires il y a 30 ans, Shapiro écrit : «  je me retrouve maintenant dans une position inconfortable en tentant de justifier mon soutien aux frappes aériennes de l'OTAN contre Slobodan Milosevic. » Et qu'est ce qui motive selon M. Shapiro cette transformation en défenseur de plus récente campagne de bombardement des États-Unis ? Toutes ces «  scènes d'innombrables atrocités » au Kosovo, avec «  ces 100 000 réfugiés paniqués qui fuient du pays à chaque semaine... » .

Shapiro assure ses lecteurs que son soutien à la guerre n'est déterminé que par un impératif moral : «  Les États-Unis sont les seuls à posséder les ressources et la volonté leur permettant d'adopter une position ferme face aux barbares qui sont aux portes de la civilisation. »

Voilà bien des mots qui trahissent une absence incroyable de conscience historique ! M. Shapiro s'est peut-être convaincu seul que le bombardement de la Serbie marque l'aube d'une nouvelle politique étrangère altruiste de la part des États-Unis, sa rhétorique n'en rappelle pas moins de façon effrayante le langage utilisé par les responsables des premières aventures impérialistes des États-Unis il y a un siècle. «  Dieu, déclarait le sénateur Beveridge de l'Indiana en janvier 1900, a fait de nous les maîtres organisateurs pour établir un système dans un monde où le chaos règne. Il nous a insufflé l'esprit du progrès pour renverser les forces de la réaction sur toute la Terre. Il a fait de nous les adeptes du gouvernement que nous devons administrer sur les peuples sauvages et séniles. Sans cette force, le monde sombrerait à nouveau dans la barbarie et l'obscurantisme. » [1]

Parmi les caractéristiques les plus particulières et tenaces de l'impérialisme américain, il y a toujours cette même façon d'utiliser la rhétorique de l'altruisme démocratique pour justifier ses ambitions mondiales. C'est pendant l'administration de Woodrow Wilson que ce type d'hypocrisie est devenue la façon de faire internationale particulière aux États-Unis. Les dirigeants américains ont toujours soutenu que, contrairement aux grandes puissances européennes, les États-Unis ne font la guerre que pour assurer une paix durable et qu'ils ne tuent que pour libérer. C'est ainsi qu'avec une émouvante rhétorique idéaliste, le président Wilson justifia l'entrée en guerre des États-Unis dans la grande lutte pour les marchés que l'on a appelée Première Guerre mondiale :

«  Dans cette guerre, notre objectif, déclarait-il lors de son allocution au congrès des États-Unis en avril 1917, est de venger les principes de la paix et de la justice tant dans la vie du monde que face à l'égoïsme et au pouvoir autocratique. Le droit est plus précieux que la paix et nous devons lutter pour les choses que nous avons toujours chéries ­ la démocratie, le droit de ceux soumis à l'autorité de faire entendre leur voix dans leur propre gouvernement, les droits et libertés des petites nations, et pour un dominion universel de droit dans un concert de peuples libres devant amener la paix et la sécurité pour toutes les nations et enfin rendre le monde libre... Le monde doit être rassurer pour la démocratie. » [2]

Plus récemment, au début de la dernière grande guerre menée au nom des idées libérales, un raisonnement identique était utilisé pour justifier l'envoi de forces militaires américaines outre-mer. C'est ainsi qu'en décembre 1961, le président John F. Kennedy décrivait l'engagement des États-Unis au Sud-Viêt-Nam comme étant la lutte pour la défense de la démocratie et de l'indépendance nationale face à la tyrannie et à l'agression. Dans une lettre au président sud-viêtnamien Ngo Dinh Diem (dont l'assassinat allait être autorisé deux ans plus tard par les États-Unis), Kennedy écrit :

«  J'ai reçu votre récente lettre dans laquelle vous décrivez avec tant de force les dangereuses conditions provoquées par les efforts du Nord Viêt-nam pour s'emparer de votre pays. Le peuple américain et moi même connaissons bien la situation qui prévaut chez vous et sommes très préoccupés par l'assaut mené contre votre pays. Notre indignation a été soulevée au fur et à mesure que la sauvagerie délibérée du programme communiste d'assassinat, de kidnapping et de violence gratuite s'est manifestée.

«  Votre lettre ne fait que mettre en relief ce que nos propres informations nous ont démontré de façon convaincante ­ que la campagne de force et de terreur est maintenant menée contre votre peuple et que l'appareil gouvernemental est en fait soutenu et dirigé de l'extérieur par les autorités de Hanoi...

«  Les États-Unis... restent engagés dans la cause de la paix et notre premier objectif est d'aider votre peuple à préserver son indépendance » . [3]

Désolé de cette leçon d'histoire, mais il semble que beaucoup parmi ceux dont l'éducation politique débute avec les années 60 sont en train d'oublier, si ce n'est déjà fait, les amères leçons qu'ils avaient appris il y a 30 ans sur le caractère criminel de l'impérialisme américain. À en juger par votre lettre, il semble que vous êtes également affecté par cette vaste épidémie d'amnésie politique.

Faisant appel à une métaphore impropre, vous soutenez qu'en s'opposant aux bombardements des États-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, le World Socialist Web Site a «  jeté le bébé avec l'eau du bain. » . Mais c'est pourtant précisément ce que vous faites. Dans votre outrage face aux mauvais traitements infligés aux Kosovars, vous avez choisi d'ignorer tous les problèmes essentiels qui découlent du contexte historique, politique, social et économique dans lequel cette guerre se déroule. Il en résulte une réaction tout à fait simpliste et impressionniste aux événements qui vous livre à la merci des énormes et puissants mécanismes de propagande des médias américains.

La banqueroute intellectuelle sous-jacente de votre approche est trahie par le passage suivant :

«  Il est bien sur vrai que les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France sont des États impérialistes. Et il est tout aussi exact qu'il y a plein d'hypocrisie et de fausse piété dans presque toutes les questions de politiques étrangères que vous pouvez imaginer, qu'il s'agisse des Kurdes ou des habitants du Timor, de l'Iraq ou d'Israël, de la Grenade ou du Panama. Mais cela n'empêche pas le fait qu'ils font sûrement ce qu'il faut en attaquant (enfin) la Serbie de Milosevic pour arrêter les crimes contre l'humanité perpétrés par son régime et les Serbes au Kosovo » (emphase ajoutée).

Vous écrivez comme si le terme «  impérialiste » ne serait qu'un adjectif, une façon en quelque sorte dramatique et sophistiquée de dénoncer le comportement indécent d'un État ou d'un autre. Dans le langage de l'économie politique cependant, ce mot revêt une signification beaucoup plus profonde. L'impérialisme est un terme scientifique utilisé pour décrire le stade particulier du développement historique de l'économie mondiale dominée par le capital financier. Les tendances politiques associées à l'impérialisme, telles que le militarisme et la guerre, ne sont que les sous-produits nécessaires d'un processus économique objectif réunissant la monopolisation, l'émergence d'entreprises transnationales, le pouvoir immense des marchés financiers mondialisés, la dépendance économique des États plus petits et moins développés face aux puissantes agences créancières internationales, etc. On ne détermine pas si un pays est impérialiste ou non en examinant cas par cas ses bonnes et mauvaises actions, mais bien en analysant son rôle objectif et la place qu'il occupe dans le système économique mondial. Partant de ce point de vue essentiel, il y a une différence qualitative entre les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne d'un côté, et la Serbie et l'Iraq de l'autre.

Ce qui manque complètement dans votre attitude envers la guerre, c'est la considération de ce fondement politique et économique objectif de la politique internationale. Vous professez plutôt une approche éclectique des événements qui empêche toute possibilité d'analyse cohérente et intégrée. Les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne sont, vous le reconnaissez volontiers, des puissances impérialistes. Vous allez même plus loin en déclarant que leur attitude envers presque tous les peuples exploités et oppressés du monde est «  pleine d'hypocrisie et de fausse piété » . Mais n'est-il pas exact que cette attitude «  pleine d'hypocrisie et de fausse piété » des puissances impérialistes est enracinée dans la subordination brutale des principes démocratiques qu'elles ont autrefois épousé aux impératifs et intérêts d'un ordre économique mondial dominé par les élites financières et industrielles ? Et si ces intérêts et impératifs aboutissent à l'approbation et à la participation directe de l'oppression des peuples Kurdes, Palestiniens, Timors, Iraqiens, Grenadiens et Panaméens, pourquoi les puissances impérialistes feraient maintenant «  sûrement ce qu'il faut » dans les Balkans ? Comment peut-on expliquer un écart aussi extraordinaire de la norme habituelle ? N'est-il pas plus plausible de penser que c'est vous, sous la pression d'une campagne de propagande qui exploite habilement la détresse des Kosovars, qui vous êtes écarté de vos principes habituels plutôt qu'eux ?

Vous consacrez plusieurs paragraphes à passer en revue les événements qui ont entraîné le déclenchement de la guerre. Dans votre compte rendu, qui ne diffère d'ailleurs fondamentalement en rien de ce qui est présenté dans les mass médias, toute la violence de la dernière décennie est le produit des seules politiques menées par Milosevic, l'homme qui a su s'inspirer du «  nationalisme mystique et fanatique » des Serbes. Jamais vous ne mentionnez le rôle joué par les nationalismes slovène, croate, et bosniaque-musulman. Mais ce qui est selon moi encore plus grave, c'est votre attitude apparemment dénuée de toute critique face au démembrement de la fédération yougoslave et au rôle joué par les impérialismes américain et européens dans ce processus. Même si nous acceptions le fait que Milosevic surpasse tous les autres nationalistes des Balkans dans ses atrocités ­ ce qui serait bien difficile à croire compte tenu de la compétition qu'il a chez ses homologues croate Tudjman, slovène Kucan et bosniaque Izetbegovic ­ il nous resterait encore à trouver la perspicacité nécessaire pour comprendre les forces profondes en action qui ont pu amener la désintégration de la Yougoslavie.

Bien avant que Milosevic n'entre en scène, les pressions économiques exercées sur la Yougoslavie dans les années 70 et 80 par les politiques austères exigées par le Fonds Monétaire International étaient déjà en train de saper les fondements économiques qui maintenaient la viabilité de la fédération. La vague de faillites industrielles, la croissance rapide du chômage, l'inflation, le déclin du salaire réel et l'érosion de l'infrastructure sociale ont ravivé les vieilles rivalités nationales et ethniques que le régime titiste avait tenté d'éliminer. Incidemment, la subordination de l'économie yougoslave à la discipline des principes du marché exigée par le FMI est loin d'avoir joué un rôle de seconde importance dans l'ascension de Slobodan Milosevic. Bien que vous exprimiez de l'étonnement à propos des puissances de l'OTAN qui ont pu «  croire stupidement » que Milosevic aurait pu servir leurs intérêts, cette évaluation ne manque pas de fondements sérieux. Milosevic a en effet atteint un niveau de crédibilité auprès des banques et des gouvernements occidentaux justement du fait de son enthousiasme évident pour la réorganisation de l'économie yougoslave selon un modèle capitaliste. Comme l'explique Susan L. Woodward du Brookings Institute :

«  ...Milosevic était partisan du libéralisme économique (et conservateur en politique). Directeur d'une grande banque de Belgrade de 78 à 82, il était réformateur économique même lorsqu'il était chef du parti à Belgrade de 84 à 86. Les propositions politiques de la «  Commission Milosevic » de mai 88 ont été rédigées par des économistes libéraux et auraient très bien pu sortir tout droit du livre du FMI. Il était alors commun (et cela jusque dans les années 90) pour les occidentaux et les banques de choisir comme premier critère de soutien aux dirigeants d'Europe de l'Est et Soviétiques qu'ils se déclarent «  partisan des réformes économiques » (comme c'est le cas pour beaucoup de leaders des pays en voie de développement également) et d'ignorer les conséquences que leurs idées de réformes économiques pouvaient avoir sur le développement démocratique. C'est ainsi que l'homme qui remplaça János Kádár en tant que leader en Hongrie en mai 1988, Károly Grósz, a également été accepté en affichant ce même profil de libéralisme économique et de conservatisme politique, ce qu'on appelait à l'époque le ''modèle Pinochet''. » [4]

Vous omettez également d'évaluer le rôle joué par les États-Unis et l'Europe qui ont encouragé la dissolution de la fédération yougoslave en 1991-92. Il est difficile de juger si c'est la malice ou la stupidité qui a joué le plus grand rôle dans les événements qui ont mené à l'éruption de la guerre civile dans les Balkans. Mais peu importe la réponse, ce qui est certain, c'est que les actions entreprises par les puissances impérialistes ont plus encouragé que restreint les tensions entre les républiques yougoslaves. Il était prévisible (et en fait certains l'ont vu) que toute tentative d'internationaliser les frontières internes des républiques yougoslaves allait avoir des résultats catastrophiques. Il n'est pas étonnant que les frontières établies entre les républiques dans le cadre de la Yougoslavie unifiée n'aient plus été viables dès la disparition de la fédération. Les minorités ethniques des différentes républiques ­ les Serbes en Croatie, les Croates en Serbie et les Croates, les Serbes et les musulmans en Bosnie ­ voyaient dans l'État fédéral le garant ultime de leurs droits civiques. Dans le cadre établi au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, il a été possible pour Tito d'organiser des compromis entre les diverses nationalités balkaniques constituant la nouvelle nation «  yougoslave » . D'ailleurs, la république bosniaque a été conçue par Tito pour servir de tampon afin d'amoindrir les antagonismes traditionnels entre Serbes et Croates.

Ainsi, la demande allemande pour une reconnaissance internationale rapide de l'indépendance de la Croatie en 1991 ­ sans même aucune négociation préalable des frontières pour tenter de les rendre acceptables aux populations des républiques de l'ex-Yougoslavie ­ a rendu la catastrophe inévitable. Ne croyez pas ici qu'il s'agisse d'une évaluation «  après-coup » d'un opposant marxiste à l'impérialisme. Dans une lettre écrite au ministre des Affaires étrangères allemand Genscher demandant au gouvernement allemand d'attendre avant de reconnaître la Croatie comme un État indépendant, Lord Carrington faisait cette mise ne garde :

«  Il y a un danger bien réel, sinon même une probabilité, que la Bosnie-Herzégovine demande également son indépendance et veuille être reconnue, ce qui serait tout à fait inacceptable pour les Serbes de cette république comptant près de 100 000 soldats de la JNA (Armée populaire yougoslave), dont certains sont déjà partis pour la Croatie. Milosevic a fait allusion à la possibilité d'une intervention militaire si la Croatie et la Slovénie étaient reconnues indépendantes. Ce pourrait en effet bien être l'étincelle qui embraserait la Bosnie-Herzégovine. » [5]

Une autre lettre écrite au Président du conseil des ministres des Affaires étrangères du Conseil de la CE, Hans van den Broek par le Secrétaire général des Nations Unies d'alors, Javier Perez de Cuellar, exprimait les mêmes craintes :

«  Je suis très préoccupé qu'une reconnaissance rapide et discriminatoire puisse étendre le conflit actuel et alimenter les situations explosives qui prévalent en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine, ce qui pourrait avoir de sérieuses conséquences pour toute la région des Balkans. » [6]

Pour ce qui est du rôle des États-Unis, Lord David Owen de Grande-Bretagne, qui a joué un rôle central dans les événements entourant l'éclatement de la Yougoslavie, offre une évaluation qui peut difficilement être qualifiée de flatteuse :

«  ...l'erreur faite par la CE de reconnaître la Croatie aurait pu être réparée si elle n'avait pas été forcée d'aller encore plus loin en reconnaissant la Bosnie-Herzégovine sans tenir compte des conséquences. Les États-Unis qui s'étaient opposés à la reconnaissance de la Croatie en décembre 1991, ont été par la suite très actifs lorsque est venu le temps de reconnaître la Bosnie-Herzégovine au printemps de 1992. Il ne faudrait pas penser que la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine était inévitable, ni même qu'il était logique de la reconnaître, une république interne de la Yougoslavie contenant trois grands peuples constitutifs partageant chacun leur propre position quant à indépendance. »

Ainsi, selon Owen, la décision d'aller de l'avant pour reconnaître la Bosnie était «  imprudent au plus haut point » . [7]

Le résultat de ces sordides intrigues diplomatiques qui se sont toutes déroulées dans le contexte de la destruction des anciennes industries nationalisées et de l'établissement de la suprématie du marché capitaliste ­ c'est la «  rebalkanisation » des Balkans.

Vous évitez d'étudier sérieusement ce problème politique et la responsabilité des puissances impérialistes pour la violence des dix dernières années en vous bornant de prétendre que «  la répugnance que nous inspire l'hypocrisie, la vénalité et tous les autres défauts des États-Unis et autres grands pays impérialistes ne peuvent contrebalancer notre préoccupation pour le sort du peuple albanais oppressé du Kosovo. »

Mais quelle formule incroyable ! Les conséquences de ce que vous appelez l'«  hypocrisie, la vénalité » et «  autres défauts » ont causé une catastrophe qui a déjà coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes en ex-Yougoslavie. Or selon vous, tout cela devrait être oublié, ou du moins mis de côté. Nous devrions maintenant nous aligner sans réfléchir derrière la machine de guerre de ceux qui précipitent les Balkans dans l'abysse et applaudir alors qu'ils réduisent les Serbes en miettes !

Dans votre version des événements, toutes les souffrances de la dernière décennie sont le résultat du nationalisme serbe. Jamais vous n'expliquez clairement en quoi ce nationalisme est pire que les autres qui font rage parmi les divers chauvins des Balkans, y compris la xénophobie albanaise professée par l'Armée de libération du Kosovo. En fait, vous semblez même suggérer que les Serbes sont un peuple qui mérite le sort qui leur est infligé par les bombardiers des États-Unis et de l'OTAN. «  Aucun argument, dites-vous, selon lequel le peuple serbe ignore ce que fait Milosevic, ne peut nier le fait que ces actes sont tout de même perpétrés en leur nom, par les maris, les fils et les frères de ce peuple » .

En quoi cette accusation généralisatrice des Serbes diffère t-elle en principe du type de stéréotypes chauvins employés par les diverses cliques nationalistes des Balkans pour légitimer leurs politiques réactionnaires ? Dans la mesure où les politiques des responsables de pogroms ­ qu'ils soient en Croatie, en Serbie ou en Bosnie ­obtiennent un soutien populaire, cela reflète l'incapacité des masses de voir une alternative au cadre sectaire dans lequel les politiques des Balkans sont actuellement confinées. Mais plutôt que de combattre ce poison réactionnaire, vous choisissez de le fortifier en en rajoutant.

Je n'ose penser aux politiques que vous appliqueriez si vous habitiez dans les Balkans ; car tout comme ceux que vous dénoncez, votre évaluation de la situation politique découle entièrement du cadre national qui prévaut. Pour vous, tout se résume à simplement opposer un nationalisme bon (albanais) à un nationalisme mauvais (serbe). Cette façon de voir les choses transparaît de la façon la plus claire dans votre appui enthousiaste à l'UCK, dont les politiques représentent, selon vous, «  la seule voie vers la liberté » pour le peuple kosovar.

Permettez moi de ne pas être de votre avis : les politiques de l'UCK ne représentent aucunement «  la seule voie vers la liberté » , mais bien la voie de nouvelles défaites, du désespoir et des désastres à venir pour le peuple kosovar. Par manque d'espace, je ne passerai pas en revue les détails gênants de l'histoire de l'UCK ­ ses origines politiques et idéologiques issues du mélange réactionnaire de xénophobie albanaise et de stalinisme professé par Enver Hoxha, ses rapports étroits avec le crime organisé dans toute l'Europe et son alliance totalement corrompue avec la CIA. Et même si l'UCK ne traînait pas derrière elle toute cette puanteur, sa perspective centrale ­ la création d'un Kosovo indépendant ­ est fondamentalement réactionnaire et vouée à l'échec. Car quel type d'«  indépendance » est possible pour le Kosovo ? Dès la première heure de son existence, cet État ne serait rien de plus qu'un protectorat impotent des impérialismes américain et européens. Et quels types de progrès économique, social et culturel seraient possibles dans cette enclave minuscule et appauvrie ? Les rares matières premières qu'on y retrouve tel que le charbon, le zinc, le manganèse, le cuivre et la bauxite ­ seraient rapidement intégrés dans les portefeuilles des grands conglomérats transnationaux.

Pour avoir une idée de ce que serait un Kosovo «  indépendant » , il suffit de regarder ce qui est advenu de la Bosnie, aujourd'hui gouvernée par une administration de type colonial. Dès sa création, le pouvoir politique réel était entre les mains du haut-représentant des États-Unis et de l'Union européenne, Carl Bildt, un monétariste fanatique qui était autrefois à la tête d'un gouvernement de droite en Suède. Les décisions des gouvernements de la fédération bosniaque et de la république de Srpska qui n'avait de gouvernement que le nom, ne dépendaient que de l'approbation de Bildt. La banque centrale bosniaque est dirigée par un gouverneur nommé par le FMI et n'a pas même le droit d'émettre sa propre monnaie sans en recevoir une autorisation préalable de l'étranger. Le résultat des accords de Dayton a été passé brièvement en revue par le professeur Michel Chossudovsky de l'Université d'Ottawa :

«  Alors que l'Occident prétend soutenir la démocratie, le pouvoir politique actuel repose entre les mains d'un «  État » bosniaque parallèle dont les postes de commande sont occupés par des étrangers. Les créanciers occidentaux ont garantis leurs intérêts dans une constitution rédigée à la hâte et en leur nom, le tout sans la moindre assemblée constituante et consultation des organisations représentatives des citoyens bosniaques. Leur plan pour la reconstruction de la Bosnie semble plus être fait pour plaire aux créanciers que pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires des Bosniaques. » [8]

Pour ce qui est des perpectives à long terme de paix et de sécurité, les Kosovars, étant entourés de conflits régionaux continuels dans lesquels s'opposent divers États balkaniques politiquement instables et économiquement ravagés, seraient rapidement à nouveau plongés dans une nouvelle vague de violence.

Comment donc les Serbes et les Kosovars peuvent-ils s'extirper du cauchemar qu'ils vivent actuellement ? La première chose à dire, et sans aucune équivoque, c'est que rien de positif ne peut être construit avec des bombes américaines. Si, comme vous le suggérez, la cause de la «  civilisation » est représentée par le Pentagone et son arsenal de «  MGP » (munitions à guidage de précision), alors l'humanité est sûrement désespérée. Le slogan approprié pour tous ceux qui sont véritablement préoccupés par le sort des Kosovars et des Serbes doit être : «  États-Unis hors des Balkans !

Ce slogan n'aura qu'une valeur limitée s'il ne s'inscrit pas dans une perspective plus vaste élaborée à partir de l'expérience historique et orientée vers la seule force sociale qui a le potentiel de lutter pour la réalisation d'une solution progressiste à la crise qui afflige les Balkans : la classe ouvrière.

Il est bien connu que la première guerre impérialiste a été provoquée par la confrontation entre les principales puissances européennes qui a éclaté dans les Balkans. Ce qui est moins connu cependant, c'est que dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, les contradictions des Balkans étaient étudiées avec un intense intérêt et préoccupation par les plus brillants esprits du socialisme européen, dont Léon Trotsky. C'est avec une certaine stupéfaction que l'on constate toute la perspicacité de ces articles écrits il y a près de 90 ans et qui sont encore extraordinairement très pertinents. Permettez-moi de vous citer un passage d'un article écrit en 1910 et intitulé «  La question balkanique et la social-démocratie » . Bien entendu, certains termes ont vieillis. Les dynasties qui gouvernaient autrefois les Balkans ont été balayées depuis par les guerres et les révolutions. Mais le lecteur réfléchi n'aura pas beaucoup de difficulté à faire les corrections mentales nécessaires.

«  Les frontières entre les États minuscules de la péninsule balkanique ont été tracées non pas conformément aux conditions ou aux demandes nationales, mais suite aux guerres, aux intrigues diplomatiques et aux intérêts dynastiques. Les grandes puissances ont toujours eu un intérêt direct à dresser les peuples et les États des Balkans l'un contre l'autre, pour ensuite les subjuguer à leur influence économique et politique une fois qu'ils étaient épuisés. Les dynasties insignifiantes [de Milosevic en Serbie et de Tudjman en Croatie] qui règnent sur ces «  pièces éclatées » de la péninsule balkanique ont servi et servent encore de leviers pour les intrigues diplomatiques européennes [et américaines]. » [9]

Dans les écrits de Trotsky, ennemi implacable de toutes les formes de nationalisme, se trouve une profonde évaluation de l'interaction complexe des influences internationales et régionales et des facteurs socio-économiques en action dans les Balkans. Le salut des peuples balkaniques, insiste Trotsky, dépend de la transcendance des particularismes nationaux et ethniques :

«  La seule façon de s'extirper du chaos national et étatique et de la confusion sanglante des Balkans passe par l'union de tous les peuples de la péninsule dans une entité politique et économique unique basée sur l'autonomie nationale des parties constituantes. »

Trotsky poursuit :

«  L'unité étatique de la péninsule balkanique ne peut être accomplie que de deux façons : soit par en haut, par l'expansion de l'État balkanique qui se montrera le plus fort au détriment des plus faibles ­ c'est la voie de l'extermination et de l'oppression des nations faibles... ou soit par le bas, par l'union des peuples , c'est la voie de la révolution... » . [10]

À la lecture de ces mots, on est stupéfait de constater combien notre civilisation reste empêtrée dans les problèmes non résolus du XXe siècle. La grande question est de savoir si la classe ouvrière apprendra des leçons du passé de façon à ce que les problèmes que nous a légué ce siècle puissent enfin être résolus dans celui que nous nous apprêtons à entrer.

Sincères salutations

David North

Texte de la lettre envoyée par P. Harris

 

Notes :
1. Extrait de Merle Curti, The Growth of American Thought (New Brunswick, 1991), p. 657.
2. Ibid., p. 661.
3. Department of State Bulletin, 1er janvier 1962
4. Balkan Tragedy: Chaos and Dissolution After the Cold War (Washington, D.C., 1995), pp. 106-07.
5. Extrait de David Owen, Balkan Odyssey (New York, 1995), p. 343.
6. Ibid., p. 343.
7. Ibid., p. 344.
8. «  Dismantling Yugoslavia; Colonizing Bosnia, » Covert Action, no 56, printemps 1996.
9. The Balkan Wars 1912-13 [New York, 1980], p. 39.
10 Ibid., pp. 39-40.

 

Sources WSWS

Posté par Adriana Evangelizt

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Published by Adriana Evangelizt - dans BALKANS-KOSOVO
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